108 000 images, 126 suspects : comment Interpol utilise l’IA contre le terrorisme
Une opération coordonnée par Interpol a permis d’identifier 126 combattants terroristes étrangers à partir de contenus diffusés en ligne par des groupes jihadistes. La Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya et le Nigeria figuraient parmi les 11 pays participants.

L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un nouvel outil dans les enquêtes antiterroristes. Une opération coordonnée par Interpol a permis d’identifier 126 combattants terroristes étrangers après l’analyse de plus de 108 000 images faciales issues de contenus publiés en ligne par des groupes jihadistes.
Baptisée Shams II, l’opération s’est déroulée du 1er au 5 juin 2026 à Tunis, en Tunisie. Elle a réuni 28 policiers et experts spécialisés de 11 pays, dont quatre pays africains, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya et le Nigeria.
Plus de 108 000 images analysées
Les enquêteurs ont extrait exactement 108 076 images faciales à partir de contenus visuels diffusés par des groupes jihadistes sur différentes plateformes en ligne. Il est effectivement courant que les groupes jihadistes diffusent des images de leurs combattants en prenant le soin de dissimuler leurs visages.
Pour traiter ce volume de données, les équipes ont utilisé des agents d’intelligence artificielle et des scripts automatisés. Ces outils ont notamment servi à collecter les images, éliminer les doublons et contrôler leur qualité.
Après ce premier traitement, 6 362 images faciales uniques et de qualité suffisante ont été retenues pour être comparées au système de reconnaissance faciale d’Interpol.
L’organisation précise que les résultats produits par l’IA n’ont pas été utilisés sans contrôle humain. Les correspondances ont été examinées et vérifiées par des policiers et des analystes spécialisés, conformément aux règles d’Interpol sur le traitement des données.
126 combattants étrangers identifiés
Les comparaisons effectuées ont jusqu’à présent permis d’identifier 126 Foreign Terrorist Fighters (FTF), soit des combattants terroristes étrangers.
Ces correspondances doivent permettre d’enrichir les informations déjà disponibles sur les suspects, notamment leurs localisations potentielles et leurs réseaux de contacts.
Les données sont intégrées aux bases d’Interpol afin de renforcer les efforts internationaux visant à identifier, suivre et perturber les déplacements de personnes liées au terrorisme.
Certaines pistes issues de l’opération sont déjà utilisées dans des procédures judiciaires dans les pays participants. Interpol cite notamment une affaire concernant deux suspects actuellement détenus.
Des milliers d’images doivent encore être traitées et pourraient conduire à de nouvelles correspondances.
Quatre pays africains impliqués
La participation de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Kenya et du Nigeria donne une dimension africaine à l’opération. Les quatre pays sont confrontés, selon des modalités différentes, à la menace jihadiste. Le Nigeria fait face aux activités de JAS et d’ISWAP, les deux principales factions issues de Boko Haram, tandis que le JNIM a également étendu son activité vers le nord-ouest du pays.
Au Kenya, la menace est notamment liée à Al-Shabaab, qui mène régulièrement des attaques dans les zones proches de la frontière somalienne. Le 10 septembre 2026, deux camps des forces de sécurité, dans les comtés de Mandera et de Lamu, ont ainsi été visés par des tirs de roquettes et d’armes légères attribués à des militants présumés d’Al-Shabaab. Les attaques ont été repoussées sans faire de victimes selon la police kényane.
La Côte d’Ivoire et le Ghana, de leur côté, sont principalement concernés par le risque d’extension vers les pays côtiers des groupes jihadistes actifs dans le Sahel. Des analyses récentes font notamment état des efforts du JNIM et de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) pour étendre leur présence ou leur influence vers les pays du golfe de Guinée.
Les autres pays participants étaient l’Irak, la Malaisie, les Philippines, le Qatar, le Tadjikistan, la Tunisie et l’Ouzbékistan.
L'opération intervient dans un contexte où les groupes jihadistes utilisent largement les espaces numériques pour diffuser leurs contenus, communiquer et mettre en scène leurs activités. Pour les services africains engagés dans la lutte contre le terrorisme, l'exploitation de ces données peut permettre de rapprocher des images diffusées en ligne de renseignements déjà détenus au niveau national ou international.
L’IA, un outil d’identification et non un substitut aux enquêteurs
Shams II ne s’est pas limitée à la reconnaissance faciale. Les enquêteurs ont également utilisé des outils spécialisés dans l’analyse des cryptomonnaies afin de rechercher des flux financiers illicites.
Cette partie de l’opération a conduit à trois demandes urgentes adressées à un prestataire de services sur actifs virtuels, afin d’obtenir des informations sur certains clients et de contribuer à perturber d’éventuels circuits de financement du terrorisme.
Les participants ont également échangé avec des représentants de l’industrie du jeu vidéo sur les risques de radicalisation des jeunes dans les environnements en ligne.
Pour María Carmen Muñoz González, directrice de la lutte contre le terrorisme d’Interpol, l’opération montre l’intérêt de combiner la coopération internationale entre services de police avec des capacités d’analyse assistées par l’intelligence artificielle.
Une nouvelle dimension pour les enquêtes antiterroristes
L’opération Shams II illustre ainsi l’évolution des méthodes d’enquête face à la masse de contenus jihadistes disponibles en ligne.
En quelques jours, les enquêteurs ont pu extraire plus de 108 000 images, les ramener à un ensemble exploitable de 6 362 visages, puis identifier 126 combattants terroristes étrangers grâce aux bases de données d’Interpol.
L’IA intervient ici principalement pour accélérer le traitement et le rapprochement des données. La validation des correspondances reste assurée par des policiers et des analystes.
L’opération a été menée dans le cadre du projet CT TECH+, financé par les instruments de politique étrangère de l’Union européenne et soutenu par le Bureau des Nations unies de lutte contre le terrorisme (UNOCT).
i-Sahel





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