Cocaïne au Sahel : ce que les crises n’ont pas changé
Coups d'État, offensives militaires, changements de contrôle territorial : depuis plusieurs années, le Sahel a connu des bouleversements profonds. Un nouveau texte de la GI-TOC montre pourtant que le trafic de cocaïne qui traverse la région a surtout su s'adapter à ces chocs plutôt que d'en disparaître, porté par des réseaux anciens et des intermédiaires capables de se réinventer à chaque rupture.

Un nouveau texte de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC), publié le 6 octobre, revient sur un rapport plus large diffusé par l'organisation en août sur les routes de la cocaïne entre le Mali, le Niger et la Libye. Son constat central : les coups d'État, les changements de contrôle territorial et les offensives militaires ont modifié les itinéraires du trafic dans le Sahel, ils ne l'ont pas fait disparaître.
Des routes terrestres minoritaires mais stratégiques
Selon la GI-TOC, l'essentiel de la cocaïne destinée à l'Europe continue de transiter par voie maritime. Les routes terrestres traversant l'Afrique de l'Ouest, le Sahel, puis la Libye, ne représentent qu'une part réduite des volumes globaux. Elles restent néanmoins importantes pour les économies locales du trafic, notamment parce qu'elles traversent des zones où se superposent conflits armés, réseaux commerciaux et systèmes de protection.
Depuis 2019, le trafic de cocaïne en Afrique de l'Ouest a fortement augmenté.
L'organisation cite plusieurs facteurs : la hausse de la production en Amérique latine, la demande européenne, la pression croissante sur certaines routes directes vers l'Europe, et l'amélioration des connexions de transport ouest-africaines.
Au Mali, des itinéraires qui se déplacent
Les bouleversements sécuritaires ont directement affecté les trajets utilisés par les trafiquants. Au Mali, la GI-TOC relève un déplacement vers l'est : depuis Gao, certains réseaux auraient privilégié des itinéraires passant par la région de Ménaka avant de rejoindre le Niger.
Ces trajets sont plus longs et plus coûteux, mais ils permettent de contourner des zones devenues plus difficiles à traverser. Le résultat n'est donc pas une disparition du trafic, mais une réorganisation de son fonctionnement.
Au Niger, le coup d'État a interrompu certains circuits
Le Niger illustre un autre type de rupture. Le coup d'État de juillet 2023, mené par le général Abdourahamane Tiani, a bouleversé les mécanismes de protection qui existaient sous les autorités précédentes.
Selon la GI-TOC, certains flux ont diminué, des itinéraires ont été suspendus et des intermédiaires se sont temporairement retirés, avant que les réseaux ne trouvent de nouveaux arrangements. Pour l'organisation, les ruptures politiques ou militaires peuvent interrompre certains flux sans supprimer durablement les réseaux qui les organisent.
Une saisie récente dans la région d'Agadez illustre la persistance de ces flux, malgré le contexte sécuritaire. Le 29 septembre, les locaux de la Direction Régionale de la Police Nationale (DRPN) d'Agadez ont accueilli une présentation officielle de drogue par l'antenne régionale de l'Office Central de Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants (OCRTIS), en présence du gouverneur de la région, de l'administrateur délégué de la ville et du Sultan d'Agadez.
Un détachement de la Gendarmerie Nationale, engagé dans le cadre de l'opération « Aka Arasse », avait saisi 45 tablettes de cocaïne, pour un poids total de 50,72 kilogrammes, et interpellé trois individus. Un véhicule Toyota Hard Top, qui aurait servi au transport des personnes et des produits saisis, a également été immobilisé. Une seconde saisie, réalisée par l'OCRTIS en collaboration avec la Gendarmerie, a porté sur 34 610 comprimés de Tramadol. L'ensemble, personnes interpellées, véhicule et produits, a été mis à la disposition de l'OCRTIS pour la suite des investigations et de la procédure judiciaire. Le chef de l'antenne régionale a salué la collaboration entre services et réaffirmé l'engagement des forces de défense et de sécurité à intensifier la lutte contre le trafic, notamment sur les axes de circulation et de transit.
Cette opération, l'une des plus importantes saisies de cocaïne rapportées récemment dans le nord du Niger, confirme que la route reliant le Sahel à la Libye via Agadez reste activement utilisée, même dans un contexte où le pouvoir en place cherche à en reprendre le contrôle.
Des trafiquants présents sur plusieurs marchés
L'un des points marquants du rapport porte sur le profil des principaux intermédiaires. La GI-TOC les décrit comme des acteurs diversifiés, actifs à la fois sur des marchés illicites et licites : cocaïne, résine de cannabis, or, cigarettes ou carburant. Cette diversification leur permet de continuer à opérer lorsqu'un marché donné est perturbé. Certains grands trafiquants seraient même présents depuis l'expansion du trafic de cocaïne dans la région, au début des années 2000, et constituent aujourd'hui encore des intermédiaires bien connectés.
Le cas Chérif Ould Taher
Cette description fait écho à un nom apparu dans l'article d'i-Sahel sur la libération de Kevin Rideout : Chérif Ould Taher, surnommé « El Chapo du Sahel ».
Rideout avait été enlevé à Niamey le 21 octobre 2025, avant d'être détenu plusieurs mois par l'État islamique au Mali. Il a été libéré le 14 août 2026. Dans son enquête sur cette libération, i-Sahel avait établi, avec le chercheur Emadeddin Badi de la GI-TOC, que le transfert de l'otage vers la Libye était passé par le nord du Mali et le secteur du Salvador Pass, avant son arrivée à Benghazi. Rideout avait ensuite remercié publiquement Saddam Haftar pour son rôle dans sa libération.
Selon les informations communiquées par Badi, Chérif Ould Taher avait joué un rôle d'intermédiaire dans les discussions avec l'État islamique au Mali, et avait rencontré des responsables de l'est libyen au sujet de la libération de Rideout.
Ce cas résonne particulièrement avec le rapport de la GI-TOC : Ould Taher est précisément présenté, dans différentes sources, comme un acteur issu des réseaux de contrebande disposant de connexions dans plusieurs espaces sahéliens, un profil que des analyses publiées après la libération de Rideout ont également associé à son rôle d'intermédiaire dans les négociations.
Il ne s'agit pas pour autant d'établir un lien direct entre le trafic de cocaïne et l'opération ayant conduit à la libération de Rideout. Le cas illustre plutôt comment un intermédiaire disposant de réseaux anciens peut être sollicité dans un tout autre type de négociation transfrontalière.
Les groupes armés profitent aussi des flux
La GI-TOC ne présente pas les groupes jihadistes comme les principaux organisateurs du trafic de cocaïne. Ils peuvent néanmoins en tirer des revenus. Le rapport indique notamment que l'État islamique au Sahel a accru son accès aux ressources liées à ce trafic depuis la fin de 2023, parallèlement à l'extension de son influence sur certains territoires et axes de circulation.
Les groupes armés peuvent aussi fournir des escortes, sécuriser certains tronçons, ou permettre l'accès à des territoires en échange de paiements.
i-Sahel






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