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Commerce, transit, sécurité : ce que le départ de l'AES coûte aux pays côtiers, selon la CEDEAO

23 sept.
5 min de lecture


Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, officiel depuis le 29 janvier 2025, frappe d'abord les pays côtiers qui exportent vers le Sahel et servent de débouchés maritimes aux trois pays enclavés. C'est ce qui ressort des rapports nationaux publiés en mars 2026 pour l'édition 2025 des Perspectives économiques régionales de la CEDEAO (PERC).


Selon ces rapports consultés par i-Sahel, le choc porte sur trois fronts : les exportations, le trafic portuaire et la coopération sécuritaire.


Le rapport ivoirien qualifie ce retrait de « tournant politique » et de « risque majeur » pour les pays dont les économies sont interdépendantes avec celles du bloc sahélien.


Commerce : des marchés d'exportation clés en jeu


Pour le Togo, les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) absorbent 44 % des exportations vers la CEDEAO, soit 2 471 milliards de FCFA. Ils ne fournissent que 5,8 % des importations régionales, soit 136 milliards de FCFA. Le rapport togolais évalue l'impact net du retrait selon trois scénarios. Il perdrait 251,2 milliards de FCFA dans le scénario optimiste, 507,8 milliards dans le scénario tendanciel et 1 022,4 milliards dans le scénario pessimiste.


En Côte d'Ivoire, la part des pays de l'AES dans les exportations intrarégionales est passée de 39,7 % en 2014 à 65,9 % en 2023.


Le rapport prévoit des pertes de marché importantes pour les produits manufacturés et agroalimentaires, principalement vers le Mali et le Burkina Faso. Il estime qu'une hausse de 10 % des droits de douane consécutive au retrait réduirait d'environ 1,5 % les échanges bilatéraux entre la CEDEAO et l'AES.


Au Ghana, les pays de l'AES ont représenté entre 34 % et 42 % des échanges de marchandises avec la CEDEAO sur 2022-2024. En valeur, ces échanges sont passés de 981,4 à 570,6 millions de dollars. Le rapport craint que de nouvelles barrières commerciales n'entraînent la perte d'une partie de ce commerce, ou son passage dans la contrebande, en raison de la porosité des frontières terrestres.


Au Nigeria, un modèle de gravité estime que le retrait réduirait de 3,0 % le commerce du pays avec la CEDEAO et de 2,7 % le commerce intra-CEDEAO.


En Guinée, le rapport n'analyse pas l'impact du retrait. Il souligne toutefois que le Mali est le principal partenaire du pays dans la CEDEAO, relevant qu'en fin juin 2024, il recevait 28,9 % des exportations guinéennes vers la région et fournissait 20,5 % des importations régionales.


Le Bénin est moins exposé sur le plan commercial direct. En 2024, le Burkina Faso, le Mali et le Niger n'ont reçu respectivement que 1,3 %, 1,0 % et 0,5 % de ses exportations. Le rapport béninois estime néanmoins que le retrait complique les relations commerciales, impose une renégociation des accords et menace les chaînes d'approvisionnement des entreprises qui dépendent de fournisseurs et de partenaires dans ces pays.


Transit : les ports face au risque de détournement


Le rapport béninois documente l'impact de la crise avec le Niger sur le port autonome de Cotonou. Il précise que ces pertes sont liées à la fermeture des frontières et aux sanctions de la CEDEAO. Le port a perdu environ 20 % de son trafic, alors que le Niger représentait à lui seul 70 % des marchandises en transit. Entre 2022 et 2023, les exportations transitant par le port sont passées de 977 000 à 703 000 tonnes, soit une baisse de 28 %. Les importations ont reculé de 22 %, de 4 346 000 à 3 377 000 tonnes. Rappelons que les relations entre les deux se sont fortement dégradées à partir de juillet 2023, lorsque des militaires ont déposé le Président Mohamed Bazoum.


Selon le rapport, cette baisse du trafic réduit les recettes douanières et fragilise la mobilisation des ressources budgétaires. Il voit toutefois une opportunité dans la reprise des exportations de pétrole nigérien via le Bénin, « bien que les tensions politiques persistent ».


En Côte d'Ivoire, le rapport envisage le cas où aucun compromis économique ne serait trouvé avec l'AES. Le bloc sahélien pourrait alors se tourner vers de nouveaux partenaires commerciaux et logistiques. Selon le rapport, cela entraînerait une baisse significative des activités et des revenus des ports d'Abidjan et de San Pedro, qualifiés d'infrastructures stratégiques, ainsi que du transport et de la logistique.


Le rapport ghanéen redoute lui aussi une baisse du trafic de transit maritime du Burkina Faso, si de nouvelles barrières apparaissent ou si ce pays profite de sa sortie pour chercher d'autres corridors. Il estime que le projet de liaison ferroviaire entre le Ghana et le Burkina Faso, déjà en difficulté, risque d'être arrêté.


Le rapport nigérian attribue lui aussi l'effet du retrait à la perturbation des corridors commerciaux. Il recommande de sécuriser ces corridors pour préserver la stabilité des échanges.


Sécurité : une coopération fragilisée face au terrorisme


Le rapport ghanéen est le plus explicite sur le volet sécuritaire. Il estime que le retrait menace la coopération avec les trois pays pour lutter contre le terrorisme, la migration illégale et les trafics. Selon lui, la sécurité à la frontière entre le Ghana et le Burkina Faso, déjà fragile, pourrait se dégrader sans coordination bilatérale. La menace la plus préoccupante est la propagation du terrorisme depuis le Sahel. Le rapport souligne que ce risque est aussi économique, car il pourrait perturber des flux commerciaux transfrontaliers réguliers et importants.


Le rapport béninois cite des analystes selon lesquels la quête de souveraineté de l'AES se heurte à des défis sécuritaires persistants et à une économie fragile. Parmi les chocs qui pourraient freiner la réduction de la pauvreté, il cite aussi l'instabilité politique dans les pays voisins du Sahel et l'insécurité croissante dans le Nord du pays.

Le rapport gambien juge que la fragmentation politique accroît l'insécurité régionale, à mesure que les efforts sécuritaires communs de la CEDEAO diminuent. Il ajoute que les gouvernements pourraient consacrer davantage de ressources à la défense qu'au développement.


Sécurité alimentaire : les importations sahéliennes plus coûteuses


Le rapport ivoirien anticipe aussi un impact négatif sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. La Côte d'Ivoire dépend en effet des pays sahéliens pour ses produits d'élevage et ses céréales sèches, dont le coût d'importation augmenterait. Le rapport s'interroge plus largement : les pays privilégieront-ils leur souveraineté nationale, y compris alimentaire, au détriment de la coopération régionale en matière de sécurité alimentaire ?


L'UEMOA et les mesures transitoires comme amortisseurs


Pour les pays côtiers de l'UEMOA, l'appartenance commune à l'union limite le choc. Le rapport ivoirien note que les pays de l'AES restent membres de l'UEMOA, ce qui garantit la continuité des échanges sans barrières tarifaires et la libre circulation des personnes et des capitaux. Il précise que les accords commerciaux devront néanmoins être renégociés dans le cadre du Schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO.


Le rapport sénégalais estime que les relations commerciales avec le Mali pourraient ne pas être perturbées tant que ce pays reste dans l'UEMOA. Il recommande toutefois de renforcer la coopération bilatérale, même en cas de sortie de l'union.


Le rapport béninois rappelle les mesures transitoires de la CEDEAO. Jusqu'à nouvel ordre, l'organisation continue de reconnaître les documents de voyage des citoyens des trois pays et d'appliquer son régime commercial à leurs biens et services. Le rapport ghanéen estime que ces arrangements devraient atténuer une partie des effets négatifs.


i-Sahel

 
 
 

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