Du Sénégal à la Gambie : comment les routes migratoires se déplacent vers les Canaries
Le drame d’une pirogue partie de Gambie et retrouvée au large des Canaries après près d’un mois de dérive met une nouvelle fois en lumière la dangerosité de la route atlantique. Alors que les départs depuis les côtes sénégalaises ont diminué sous l’effet du renforcement des contrôles, les témoignages de spécialistes et les données disponibles montrent une évolution des itinéraires, notamment vers la Gambie et la Mauritanie.

L’alerte a été donnée mercredi après-midi au large de Grande Canarie. Un avion de surveillance de Salvamento Marítimo a repéré une embarcation précaire à environ 65 milles nautiques, soit près de 120 kilomètres, au sud-ouest d’Arguineguín. Le centre de coordination de Las Palmas a mobilisé le Guardamar Urania.
À son arrivée sur zone, 44 personnes se trouvaient encore à bord. Cinq corps ont également été retrouvés dans l’embarcation.
Les conditions météorologiques, avec des vents de 20 nœuds et des vagues atteignant 2,5 mètres, n’ont pas permis aux sauveteurs de récupérer les dépouilles.
Trois survivants, dont l’état de santé était jugé préoccupant, ont été évacués par l’hélicoptère Helimer 211 vers l’Hôpital universitaire de Gran Canaria Doctor Negrín. Les 41 autres rescapés ont ensuite été conduits au port d’Arguineguín.
Selon les recoupements effectués par les autorités espagnoles avec l’ONG Caminando Fronteras, l’embarcation aurait quitté la Gambie au début du mois d’août avec plus de 120 personnes à bord.
Les témoignages recueillis auprès des survivants évoquent une traversée d’environ 27 jours. Plus de 80 personnes seraient mortes ou portées disparues au cours du voyage, parmi lesquelles un nourrisson.
Le bilan exact reste toutefois à établir.
Dans un communiqué publié le 4 septembre, le ministère gambien des Affaires étrangères a indiqué que les identités et nationalités des personnes présentes à bord n’avaient pas encore été officiellement vérifiées. Banjul dit travailler avec les autorités espagnoles et d’autres partenaires afin d’établir les circonstances de l’incident.
La Gambie, un point de départ qui gagne en importance
Le drame intervient alors que les itinéraires empruntés par les candidats à la migration vers les Canaries évoluent.
Contacté par i-Sahel, Ayoba Faye, journaliste spécialisé dans la migration irrégulière et initiateur du hashtag #PortésDisparus, revient sur cette évolution. Selon lui, les départs clandestins par voie maritime ont connu plusieurs changements depuis avril 2024, notamment avec le renforcement de la surveillance des côtes sénégalaises.
« Depuis 2025, les candidats sénégalais se déplacent dans des pays comme la Gambie, la Guinée, la Mauritanie pour rallier l’Espagne », explique-t-il.
Cette évolution contribue, selon lui, à expliquer pourquoi les naufrages concernant des pirogues parties directement du Sénégal sont aujourd’hui moins nombreux.
Mais, à l'en croire, les départs continuent. « Les départs ont certes chuté, mais pas drastiquement. Les jeunes continuent de prendre la voie maritime pour se rendre en Espagne à leurs risques et périls », souligne Ayoba Faye.
Le journaliste affirme avoir enregistré cette année au moins deux naufrages de pirogues parties de Gambie et transportant des centaines de personnes.
Pour lui, le naufrage de cette dernière embarcation, avec 45 survivants et cinq cadavres retrouvés, constitue l’un des exemples les plus récents de cette évolution.
Les chiffres confirment une évolution
Les données du Mixed Migration Centre (MMC) apportent un autre éclairage.
Au 30 juin 2026, 3 708 migrants et réfugiés avaient atteint les îles Canaries, contre 11 321 à la même période en 2025, soit une baisse de 67 %.
Entre janvier et avril 2026, les arrivées de ressortissants sénégalais avaient diminué de 73 %. Les arrivées de Guinéens avaient reculé de 75 % et celles des Maliens de 92 %.
Dans le même temps, les arrivées de ressortissants gambiens ont augmenté de 156 %.
Le rapport relève également qu'entre mars et avril 2026, les départs en bateau depuis les côtes gambiennes ont doublé.
Ces données montrent que la Gambie occupe une place plus visible dans les mouvements migratoires vers les Canaries.
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Une route toujours meurtrière
La baisse des arrivées ne signifie pas pour autant la disparition des drames en mer.
Selon le Missing Migrants Project, cité par le MMC, 168 décès et disparitions avaient été recensés sur la route atlantique depuis le début de l’année au 30 juin.
Les estimations de Caminando Fronteras, également citées dans le rapport, sont nettement supérieures : 635 personnes mortes ou disparues entre janvier et mai 2026 sur cette route.
Ces écarts illustrent notamment les difficultés liées au recensement des personnes disparues en mer.
Dans le cas de la pirogue partie de Gambie, les témoignages des rescapés constituent l’une des principales sources permettant d’évaluer le bilan humain.
« Derrière ces chiffres, il y a une histoire »
Pour Daouda Ba, journaliste et auteur spécialisé dans les questions migratoires, le drame doit avant tout être replacé dans sa dimension humaine. « Voir aujourd'hui la jeune frange de la population africaine périr dans l'Atlantique est une situation alarmante qui appelle à une rétrospection collective », estime-t-il.
Pour le journaliste, les candidats au départ ne prennent pas tous la mer uniquement par goût de l’aventure. « Elle part souvent parce qu’elle ne voit plus d’avenir là où elle vit », explique-t-il.
Il cite notamment le chômage, la précarité, le manque de perspectives, les inégalités et le sentiment d’abandon. « Derrière ces drames humains et ces chiffres alarmants, il y a une histoire, une famille et l’espoir d’une vie meilleure », ajoute-t-il.
Des politiques publiques à revoir
Daouda Ba estime que cette situation doit conduire à interroger l’efficacité des politiques publiques destinées à la jeunesse.
Il plaide pour davantage d’investissements dans l’emploi, la formation et le développement local, mais aussi pour une implication plus importante des jeunes, des femmes et des populations locales dans l’élaboration des programmes.
Selon lui, l’enjeu est notamment de mieux prendre en compte les aspirations des populations concernées.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs la seule question des départs depuis le Sénégal.
Des itinéraires qui se recomposent
Le rapport du MMC montre que les mouvements migratoires ne se concentrent pas uniquement sur la route des Canaries.
Au 30 juin 2026, 8 430 arrivées avaient été enregistrées sur la route de la Méditerranée occidentale, soit une hausse de 26 % sur un an.
À Ceuta, les arrivées sont passées de 978 à 2 582, soit une progression de 164 %.
À l’inverse, l’Italie avait enregistré 14 196 arrivées par la Méditerranée centrale au 28 juin, en baisse de 52 % sur un an.
Ces évolutions témoignent d’une mobilité constante des routes empruntées par les migrants à travers l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest.
La question des voies légales reste centrale
Pour Daouda Ba, la réponse ne peut toutefois pas se limiter au contrôle des frontières.
Il estime que la question des possibilités de migration régulière doit également être prise en compte. « Lorsque les routes légales sont insuffisantes et que les contrôles se durcissent, les départs ne disparaissent pas nécessairement. Mais les itinéraires deviennent plus dangereux », souligne-t-il.
Le journaliste appelle ainsi à davantage de coopération entre les États et à faciliter l’accès aux voies régulières de migration, notamment les possibilités de visa.
Il estime que les difficultés rencontrées pour accéder à ces voies peuvent contribuer à pousser certains jeunes vers les routes irrégulières.
Une route qui change, un risque qui demeure
Le naufrage de cette pirogue partie de Gambie donne ainsi un visage humain aux transformations observées sur les routes migratoires ouest-africaines.
Les départs depuis le Sénégal ont diminué, tandis que la Gambie apparaît davantage dans les itinéraires vers les Canaries. Les chiffres du MMC et les observations de spécialistes comme Ayoba Faye permettent de documenter cette évolution.
Daouda Ba, lui, rappelle ce que ces trajectoires représentent pour ceux qui les empruntent : des projets de vie, des familles et, parfois, des drames irréversibles.
Une chose est toutefois certaine : après 27 jours de dérive, les survivants de cette embarcation racontent une nouvelle fois les dangers auxquels exposent les traversées de l’Atlantique vers les Canaries.
i-Sahel





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