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Pourquoi le JNIM évite les décapitations et les lapidations que pratique l'État islamique au Sahel

il y a 19 heures
4 min de lecture


Dans une étude publiée par l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), intitulée Sahel, au centre du djihadisme mondial, le chercheur mauritanien Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa décrypte les raisons pour lesquelles le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM/JNIM) s'est progressivement détourné des châtiments spectaculaires, décapitations, pendaisons, lapidations, que continue, lui, de pratiquer l'État islamique au Sahel (EIS).


L'auteur rappelle l'architecture du JNIM : à son sommet, le Conseil de la Choura dirige les mantiqa (zones décentralisées) ; à l'échelon intermédiaire opèrent les katiba, les unités combattantes ; à la base, la hisba fait office de police des mœurs et des marchés, complétée par les markaz (centres de formation et d'endoctrinement) et les saryats, cellules locales de l'autorité.


Une leçon tirée de l'échec de 2012 au nord du Mali


L'auteur rattache cette prudence stratégique à une lettre d'Abdelmalek Droukdel, ancien chef d'AQMI, retrouvée à Tombouctou en 2013, qui mettait déjà en garde contre une application trop rapide de la charia, susceptible selon lui de provoquer le rejet de la population et de la religion elle-même. Cette stratégie dite des « petits pas » privilégie désormais sermons généralistes, campagnes de sensibilisation et avertissements préalables avant toute sanction pénale.


L'auteur illustre cette stratégie d'atténuation par des exemples concrets. En 2025, dans la région de Koulikoro, Abou Houzeyfa al Bambari, Bina Diarra de son vrai nom, chef du GSIM dans cette partie du Mali, imposait certes la séparation hommes-femmes et une tenue jugée décente dans les transports, mais sous forme de taazir, sanctions correctives moins sévères que les peines coraniques immuables (hudud), telles que remontrances publiques ou coups de fouet légers, plutôt que la lapidation ou l'amputation.


Dix points de divergence avec l'État islamique au Sahel


Le cœur de l'analyse repose sur une comparaison systématique entre le GSIM et l'EIS, résumée dans un tableau à dix critères, notamment l'application différée et contextuelle de la charia pour le premier, contre une application immédiate, spectaculaire et dissuasive pour le second ; la recherche de légitimité locale plutôt que la terreur ; la justice par médiation et l.arbitrages plutôt que des peines rapides et publiques ; la conquête territoriale lente et stable plutôt que fulgurante et fragile ; la recherche d'alliances avec les identités autochtones (Peuls, Dogons, Touaregs, Arabes, Zarma-Songhaï, Sénoufos, Mossi) plutôt que l'instrumentalisation des divisions tribales pour stimuler l'émulation au djihad.


Une procédure judiciaire aux antipodes


L'auteur détaille la mécanique punitive de l'EIS, révélant que dès l'arrestation d'un suspect, la hisba le remet à un cadi local, qui instruit l'affaire « souvent de manière expéditive, dans un esprit accusatoire », suivie d'un interrogatoire sous la torture destiné à arracher des aveux. Une commission spécialisée fixe ensuite le lieu et la date de l'exécution, organisée en public pour maximiser son effet dissuasif.


L'auteur cite le cas d'un couple arrêté en septembre 2022 à Inatès, au Niger, transféré près d'Ansongo puis lapidé pour adultère lors d'une foire hebdomadaire, un châtiment que l'auteur relève comme ne figurant pourtant pas dans l'énumération coranique des peines capitales, mais relevant d'une tradition jurisprudentielle postérieure.


Une rivalité théologique qui vire à l'excommunication réciproque


Le texte documente une hostilité doctrinale frontale entre les deux groupes. Le GSIM accuse l'EIS de kharijisme, une déviance historique remontant au premier schisme de l'islam ; en retour, l'EIS qualifie le GSIM de murtad (apostat), lui reprochant ses alliances avec des « mécréants », en référence notamment à d'anciennes milices pro-gouvernementales touarègues.


Une modération qui a un coût : des défections vers l'EIS


Cette stratégie n'est pas sans coûts internes. Le chercheur cite plusieurs cas de défection de cadres du GSIM vers l'EIS, dont celui de Sadou Samahouna, chef d'une katiba du GSIM au Burkina Faso, qui aurait rallié l'État islamique en février 2026, reprochant à son ancien groupe d'avoir « dilué la fidélité à la parole de Dieu » et négocié secrètement avec la Côte d'Ivoire et le Bénin.


Cette lecture rejoint les conclusions d'une précédente enquête d'i-Sahel consacrée à la confrontation entre les deux organisations au Sahel. Notre rédaction y relevait déjà que le JNIM dispose d'un contrôle territorial plus important que l'EIS, et documentait des affrontements directs entre les deux groupes, notamment dans le Gourma malien, où l'EIS aurait lancé une offensive pour venger la mort de deux de ses cadres, dont Abou Sidi, présenté comme son chef au Burkina Faso, tués par le JNIM et Sadou Diallo auquel fait allusion le chercheur.


L'analyse de l'IRSEM permet ainsi d'éclairer, sur le plan doctrinal, ce que notre enquête avait déjà documenté sur le plan opérationnel, à savoir une guerre fratricide entre deux conceptions radicalement opposées de la gouvernance djihadiste, l'une fondée sur l'attraction progressive des populations, l'autre sur l'effroi et l'exemplarité punitive.


Une violence qui n'a pas disparu pour autant


L'auteur précise que cette modération reste toute relative, notant que le GSIM continue de recourir à des exécutions ciblées, notamment contre des personnes soupçonnées d'espionnage au profit de l'État islamique, des forces russes ou des gouvernements de l'Alliance des États du Sahel. Il cite l'exécution d'au moins douze chauffeurs sur l'axe Kayes-Bamako en janvier 2026 pour transport de carburant prohibé, ainsi que plusieurs meurtres ciblés de personnes jugées proches de la junte malienne entre 2025 et 2026, dans la région de Tombouctou.

i-Sahel

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