EIS contre JNIM : l’Oudalan, dernier épisode d’une guerre des récits au Sahel
Dans l’Oudalan, au nord du Burkina Faso, l’EIS détaille dans Al-Naba sa version d’une bataille contre le JNIM et affirme avoir tué plus de 400 de ses combattants. Le JNIM garde le silence. Entre revendications, mots choisis et relais sur les réseaux sociaux, cette rivalité se joue autant dans le récit que sur le terrain.

La bataille de l’Oudalan illustre la rivalité entre l’État islamique au Sahel (EIS) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM). Dans son édition du 15 octobre, l’hebdomadaire de l’organisation État islamique, Al-Naba, apporte de nouveaux détails à son récit des affrontements. Le JNIM, lui, n’a pas publiquement réagi.
Une victoire racontée dans le détail
Al-Naba affirme que le JNIM aurait mobilisé plus de 3 000 combattants pour avancer vers des positions de l’État islamique. Les unités de reconnaissance de l’EIS auraient suivi leurs mouvements avant le déclenchement des combats. La bataille aurait duré environ une heure et demie.
L’EIS affirme avoir tué plus de 400 combattants du JNIM, comme l’avait déjà rapporté son agence, Amaq, et capturé plusieurs dizaines d’autres. Le journal de propagande fait aussi état de la saisie d’armes, de munitions et d’équipements de communication.
En précisant les effectifs adverses, le déroulement des combats et le butin, Al-Naba présente l’épisode comme une victoire importante.
Un récit qui n’est pas nouveau
Cette mise en scène a déjà servi ailleurs. Le 10 septembre, Al-Naba affirmait avoir infligé au JNIM plus de 200 morts à Dori, dans le Séno, et avoir capturé puis tué plus de 30 combattants. L’hebdomadaire avait alors utilisé l’épisode pour appeler les membres du JNIM à quitter ses rangs. Le récit de bataille sert donc aussi à recruter.
Le 27 septembre, l’EIS revendiquait de la même manière une attaque contre une « milice d’Al-Qaïda » près d’Adiora, dans la région de Tombouctou, au Mali.
Le silence du JNIM et ses priorités de communication
Face à cette série de revendications, le JNIM n’a pas publié de communiqué consacré aux combats annoncés dans l’Oudalan et à Tessit, dans la région de Gao. Cette semaine, Mahmoud Barry, alias Abou Yahya, présenté comme un porte-parole du JNIM et un cadre de la Katiba Macina, est apparu dans une vidéo d’environ sept minutes. Il n’y évoque ni les combats de l’Oudalan ni ceux de Tessit, mais l’attaque de septembre contre le camp militaire de Dioura, au Mali.
Cette absence de réaction contraste avec la place que l’État islamique accorde à l’affrontement dans sa communication. Elle ne signifie pas pour autant que le sujet est secondaire pour le groupe.
Selon les informations recueillies par i-Sahel, les affrontements contre l’EIS représentent un enjeu important pour le JNIM. Son inertie lors de la prise de Kidal par les forces armées maliennes et leurs partenaires russes d’Africa Corps serait en partie liée à sa mobilisation pour ne pas se faire damer le pion par l’EIS dans la région des frontières.
Dans sa communication publique récente, le JNIM met toutefois davantage en avant ses opérations contre les forces étatiques.
Deux manières de raconter la même guerre
Le JNIM ne se tait pas sur sa rivalité avec l’EIS, il choisit le moment et le message. Dans un enregistrement antérieur, son porte-parole au Burkina Faso, Ousmane Dicko, alias Owais Al Ansari, avait évoqué la mort d’un cadre de l’EIS, Sadou Diallo Samahouna, en la présentant comme une mesure préventive. Il affirmait que plus de 200 combattants de l’EIS s’étaient rassemblés à la frontière du Bénin et du Niger pour frapper les positions du JNIM.
À d’autres occasions, le groupe a accusé l’EIS d’épargner les forces burkinabè et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) pour concentrer ses attaques contre lui.
Chaque camp se présente comme celui qui se défend, et son rival comme l’agresseur. Cette différence de ton se retrouve dans les chiffres. Entre août 2025 et août 2026, le recensement d’i-Sahel avait relevé onze revendications de l’EIS contre le JNIM, contre cinq du JNIM visant l’EIS dans le corpus étudié. Ce n’est pas un décompte exhaustif des combats.
L’écart tient aussi à la façon de communiquer. Az-Zallaqa, le média du JNIM, consacre l’essentiel de ses communiqués aux armées malienne, burkinabè et nigérienne, tandis qu’Al-Naba revient régulièrement sur les combats contre le JNIM.
Des mots pour disqualifier
Cette bataille passe aussi par le vocabulaire. L’EIS parle d’une « milice d’Al-Qaïda », de la même manière qu’il qualifie les supplétifs des États. Le JNIM parle de « khawarij », c’est-à-dire d’égarés. Selon une étude de l’IRSEM relayée par i-Sahel, l’EIS traite aussi le JNIM d’apostat, notamment en raison de ses alliances avec d’anciennes milices touarègues. Avant même de raconter une bataille, chacun explique pourquoi l’autre ne devrait pas exister.
Ces récits ne restent pas dans les médias officiels des deux groupes. Des comptes affiliés ou proches de l’EIS et du JNIM les relaient sur les réseaux sociaux, souvent avant tout communiqué officiel, et en brouillent parfois les contours.
À Bangao, dans l’Oudalan, le JNIM a annoncé le 18 août la mort de trois combattants de l’EIS, dont un cadre appelé « Abou Sayyid ». Une vidéo de dix-huit secondes avait circulé quelques heures plus tôt, évoquant « Abou Zeid ». En réalité, le même homme, qui se trouve être le remplaçant de Sadou Tongomayel à la tête de l’EIS au Burkina.
À Dori, une information avait fait état de l’arrestation du fils du chef du JNIM au Burkina Faso, Djafar Dicko. Une source d’i-Sahel ne la confirmait pas et parlait plutôt de deux commandants, Jabir et Cheick.
Les combats à Tessit et dans l'Oudalan semblent signer une nouvelle évolution dans la rivalité entre les deux groupes. Le spécialiste Ahmed Ag Abdoulaye soulignait déjà dans notre enquête sur la rivalité entre l'EIS et le JNIM que ces deux concurrents privilégiaient, depuis 2023, les embuscades, les attaques ciblées, mais surtout l’évitement. Pour exemple, il cite l’offensive du JNIM contre Kacham, au Burkina Faso, en décembre 2025, où l’EIS aurait préféré se retirer.
L’Oudalan est ainsi le dernier épisode d’une guerre où chaque camp raconte la sienne, et où le silence, les mots et les relais en ligne comptent autant que les combats.
Retrouvez notre édition spéciale JNIM–EIS, qui regroupe tous les articles d'i-Sahel sur le sujet .
i-Sahel






Commentaires