JNIM–Al-Shabaab : un analyste relativise les liens entre les deux groupes
Les liens directs entre le JNIM au Sahel et Al-Shabaab en Somalie restent limités, selon Abdurahman Sheikh Azhari. L’analyste rappelle toutefois des contacts passés entre Al-Shabaab et des jihadistes ouest-africains, ainsi que l’appartenance commune des deux groupes à Al-Qaïda.

Les liens entre le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), actif au Sahel, et Al-Shabaab, en Somalie, restent difficiles à établir sur le plan opérationnel. Les deux organisations appartiennent néanmoins au réseau d’Al-Qaïda. Pour Abdurahman Sheikh Azhari, directeur de Wargelin Analytica, un think tank spécialisé dans les questions de sécurité, de lutte contre le terrorisme et de géopolitique en Afrique, cette proximité ne suffit pas à parler d’une véritable relation directe entre les deux groupes.
« Je ne pense pas qu’il existe de véritable relation »
Interrogé directement sur les relations entre le JNIM et Al-Shabaab, l’analyste est catégorique sur la faiblesse des éléments permettant d’établir une coopération structurée.
« Je ne pense pas qu’il existe de véritable relation entre les deux, si ce n’est qu’ils sont liés à Al-Qaïda », affirme-t-il.
Cette distinction est importante, le JNIM et Al-Shabaab sont tous deux affiliés à Al-Qaïda, mais cette appartenance commune ne signifie pas nécessairement qu’ils disposent d’une coopération opérationnelle régulière ou d’une coordination directe.
Le JNIM est principalement implanté dans l’espace sahélien et ouest-africain, tandis qu’Al-Shabaab est centré sur la Somalie et les espaces voisins. Les deux groupes disposent par ailleurs de leurs propres structures, réseaux et capacités opérationnelles.
Des contacts historiques avec l’Afrique de l’Ouest
L’existence de liens entre Al-Shabaab et des acteurs jihadistes ouest-africains n’est toutefois pas totalement absente de l’histoire du mouvement.
Azhari rappelle ainsi que « des éléments d’Al-Shabaab ont formé des jihadistes en Afrique de l’Ouest, notamment ceux de Boko Haram, entre 2011 et 2013. »
Ce précédent montre que des contacts ont pu exister entre l’organisation somalienne et des jihadistes opérant en Afrique de l’Ouest. Il ne permet cependant pas, selon l’analyse de l’expert, de conclure à l’existence d’une relation actuelle et structurée entre Al-Shabaab et le JNIM.
Le financement : des soutiens possibles, mais pas de contribution régulière selon l’analyste
La question des flux financiers entre les différentes branches d’Al-Qaïda constitue un autre point de l’entretien.
Interrogé sur les informations d’un récent rapport des Nations unies faisant état de revenus issus d’une rançon ayant bénéficié à plusieurs affiliés d’Al-Qaïda, Azhari ne décrit pas Al-Shabaab comme un groupe recevant régulièrement des financements d’Al-Qaïda ou de ses autres branches.
« Al-Shabaab ne reçoit pas de contributions financières d’Al-Qaïda ou des autres branches. En revanche, ils apportent un soutien lorsque cela est nécessaire », explique-t-il.
L’analyste cite un exemple remontant à 2013 : « Al-Shabaab a fourni 5 millions de dollars à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA), au Yémen. »
Al-Shabaab conserve ses propres capacités
Au-delà de ses relations avec Al-Qaïda, Al-Shabaab conserve une importante autonomie organisationnelle.
Selon Azhari, le groupe demeure aujourd’hui la principale menace insurgée en Somalie. Il dispose de réseaux locaux, de capacités de renseignement et de systèmes de taxation qui lui permettent de maintenir ses activités malgré les opérations militaires conduites contre lui.
« Al-Shabaab reste le groupe insurgé le plus capable du pays », estime-t-il.
Le mouvement conserve notamment la capacité de mener des attaques complexes, d’opérer dans les zones rurales, de collecter des ressources et d’exploiter les zones où la présence de l’État reste faible.
Pourquoi Al-Shabaab résiste
Pour l’analyste, la résilience du groupe tient notamment à sa capacité à reconstruire ses réseaux après les revers militaires.
Al-Shabaab dispose de structures de renseignement, de mécanismes de taxation et d’une influence locale qui lui permettent de maintenir une présence malgré les offensives.
Les gains territoriaux obtenus par les forces gouvernementales sont par ailleurs difficiles à transformer en sécurité durable lorsque les capacités de l’État restent limitées et que la coopération locale demeure insuffisante.
À cela s’ajoutent les divisions politiques en Somalie et la dépendance du dispositif sécuritaire à l’appui des partenaires internationaux. Ces fragilités peuvent créer des espaces que les groupes armés sont susceptibles d’exploiter.
Une situation différente pour l’État islamique en Somalie
La situation de l’État islamique en Somalie (ISIS-Somalia) est différente.
Selon Azhari, cette branche reste beaucoup plus réduite qu’Al-Shabaab mais constitue une menace croissante, principalement dans le Puntland, notamment dans les montagnes de Calmiskad.
Le groupe dispose, selon lui, de réseaux opérationnels et financiers et continue de bénéficier de l’arrivée de combattants étrangers, de financements locaux et de l’expérience de certains de ses membres.
Les opérations militaires menées par les forces du Puntland, auxquelles se sont ajoutées des frappes américaines, ont cependant fortement réduit ses capacités.
Al-Shabaab et l’État islamique : deux organisations rivales
Azhari ne relève pas non plus de coopération opérationnelle entre Al-Shabaab et l’État islamique en Somalie.
Les deux mouvements sont au contraire présentés comme des rivaux hostiles. Ils partagent leur opposition au gouvernement somalien et leur recours à la violence jihadiste, mais se disputent également les recrues, les ressources et l’influence.
L’État islamique en Somalie est notamment issu en partie de défections d’éléments d’Al-Shabaab. Le mouvement somalien a donc cherché à contenir, puis à éliminer, cette présence concurrente.
Des connexions plus visibles au sein de l’État islamique
L’analyste décrit en revanche des relations plus étroites entre l’État islamique en Somalie et d’autres branches de l’organisation.
Il cite notamment les branches actives au Sahel, en République démocratique du Congo et au Mozambique.
Selon Azhari, le bureau Al-Karrar, basé en Somalie, joue un rôle dans ces relations et peut, à certaines occasions, fournir un soutien financier ou d’autres formes d’assistance aux branches affiliées.
Cette situation offre un contraste avec la relation JNIM–Al-Shabaab telle que décrite par l’analyste, l’appartenance à une même organisation-mère ne produit pas automatiquement le même niveau de coopération entre toutes les branches.
Les divisions politiques compliquent la lutte contre Al-Shabaab
La lutte contre les groupes jihadistes en Somalie est également affectée par les relations entre le gouvernement fédéral et les États membres de la fédération.
Azhari souligne les difficultés liées aux différends politiques entre le gouvernement fédéral somalien (FGS) et les États fédérés (FMS).
Ces tensions peuvent affecter la coordination entre les forces de sécurité, le partage du renseignement et la définition des responsabilités sécuritaires.
Pour l’analyste, une meilleure coordination entre les différents niveaux de pouvoir est nécessaire pour consolider les gains obtenus contre les groupes armés.
Les douze prochains mois
Sur les douze prochains mois, Azhari ne prévoit pas de résolution rapide du conflit.
Il estime qu’Al-Shabaab devrait continuer à maintenir son insurrection et à exploiter les divisions politiques et les faiblesses institutionnelles. Dans le même temps, l’État islamique en Somalie devrait rester sous pression dans le Puntland.
Plusieurs facteurs seront déterminants, selon lui, à savoir l’évolution des relations entre le gouvernement fédéral et les États fédérés, l’efficacité des forces somaliennes, la pérennité du soutien de la mission AUSSOM et la capacité des autorités à installer durablement une gouvernance dans les zones reprises aux groupes armés.
i-Sahel





Commentaires