Mali : en libérant 82 militaires, le FLA cherche-t-il à se démarquer du JNIM après Tabrichat ?
- Infos du Sahel

- il y a 2 jours
- 6 min de lecture
Trois semaines après qu'Amnesty International a documenté l'exécution sommaire d'au moins 19 soldats maliens à Tabrichat, le FLA a libéré 82 militaires, insistant sur le caractère « strictement humanitaire » de son geste et sur son absence totale de lien avec le JNIM. Une version qui contraste avec la propre communication du mouvement, documentée par i-sahel dès le 19 juillet, où le FLA revendiquait au contraire, communiqués à l'appui, une coordination opérationnelle assumée avec le groupe jihadiste, y compris à Tabrichat même, le jour des faits aujourd'hui qualifiés de crimes de guerre.

La libération, le 13 août, de 82 militaires maliens par le Front de libération de l'Azawad (FLA) intervient trois semaines seulement après qu'Amnesty International a documenté, preuves vidéo à l'appui, l'exécution sommaire d'au moins 19 soldats maliens à Tabrichat le 18 juillet, des faits qualifiés par l'organisation de « crimes de guerre irréfutables » et pour lesquels l'ONU et Amnesty appellent le FLA et le JNIM à ouvrir une enquête et à sanctionner les responsables. L'armée malienne et Africa Corps font eux aussi régulièrement l'objet d'accusations d'exactions contre des populations civiles dans le cadre de ce conflit.
Ce rapprochement de calendrier, souligné par plusieurs interlocuteurs interrogés par i-sahel, invite à examiner dans quelle mesure la libération des 82 militaires pourrait répondre, au moins en partie, à une volonté du FLA de se démarquer de son partenaire jihadiste.
Ce que documente Amnesty International sur Tabrichat
Dans un rapport publié le 30 juillet, fondé sur l'analyse de douze vidéos, Amnesty International a établi que des soldats maliens, filmés en train de se rendre les mains derrière la tête, avaient ensuite été abattus alors qu'ils étaient hors de combat. « Ces preuves de crimes de guerre sont irréfutables », a déclaré Ousmane Diallo, chercheur senior de l'organisation pour l'Afrique de l'Ouest et centrale. Amnesty a appelé le FLA et le JNIM à « sanctionner et exclure de leurs rangs » les responsables présumés. Un drapeau blanc caractéristique du JNIM apparaît sur deux des vidéos analysées.
Dès le lendemain des faits, le 18 juillet, i-sahel relevait des versions déjà contradictoires entre les parties : Africa Corps évoquait une frappe de drone contre des combattants du FLA, tandis que le JNIM, via son organe de communication Az-Zallaqa, revendiquait de son côté avoir attaqué, « en coordination avec le FLA », un convoi des FAMa et d'Africa Corps dans le secteur de Tabrichat, entre Gao et Anéfis, affirmant avoir infligé des pertes humaines et matérielles aux forces maliennes et russes.
Au moment de la libération des 82 militaires arrivés à Bamako samedi, une vidéo d'environ trois minutes a été diffusée sur des comptes proches du FLA. Elle montre les militaires rassemblés en groupe, dans une zone que certains observateurs situent à proximité d'Anéfis. Des combattants armés du FLA y encadrent le groupe, tandis que d'autres semblent filmer la scène, une mise en images qui pourrait s'analyser comme une démonstration de bonne conduite, à contre-pied des images de Tabrichat.
Une dissociation publique qui contraste avec plusieurs mois de coordination assumée
Interrogé sur TV5Monde sur cette libération, Attaye Ag Mohamed, vice-chargé des relations extérieures du FLA, s'est montré particulièrement insistant sur la question du JNIM, affirmant : « Pas de coalition avec le JNIM, pas d'alliés. Nous ne sommes pas alliés du JNIM. » Il a décrit le mouvement jihadiste comme « un acteur présent sur les terrains communs », avec lequel le FLA n'entretiendrait qu'« une coordination de circonstances et des opérations spécifiques déterminées », ajoutant : « Il n'a pas forcément besoin du FLA pour agir selon son propre mode opératoire. » Renvoyé aux questions concernant les agissements du JNIM à Tabrichat, il a explicitement refusé de répondre en son nom : « S'il y a des questions, il faut les poser au JNIM. »
Interrogé séparément par i-sahel sur la coïncidence de calendrier entre la libération des 82 militaires et les accusations de crimes de guerre visant Tabrichat, un autre membre du FLA a préféré ne pas s'exprimer sur le sujet.
Cette version tranche nettement avec ce qu'i-sahel documentait dès le 19 juillet, au lendemain même de l'embuscade de Tabrichat de la veille, dans une enquête retraçant l'évolution de la communication du FLA et du JNIM depuis la chute de Kidal. Cette enquête établissait que la coordination entre les deux mouvements, longtemps feutrée, avait été revendiquée noir sur blanc à trois reprises depuis le 25 avril, et non niée.
Le 25 avril déjà, le FLA affirmait dans son propre communiqué que la prise de Kidal était « menée en partenariat avec le JNIM », tandis que ce dernier évoquait « une coordination sincère entre nous et nos partenaires » et « une participation effective de nos frères du Front de libération de l'Azawad ».
Le 18 juillet, à Tabrichat même, jour des exécutions aujourd'hui documentées par Amnesty, le communiqué officiel du FLA affirmait explicitement qu'« une unité du JNIM, composée de fils du terroir, a également pris part à cet accrochage », dans le cadre de ce que le mouvement qualifiait lui-même de « coordination opérationnelle précise et rigoureuse ».
📢 Votre publicité ici. Touchez une audience engagée sur l'actualité au Sahel et en Afrique. Découvrez nos offres pour annonceurs.
Autrement dit, le FLA lui-même avait revendiqué, le jour des faits, la présence du JNIM à ses côtés lors de l'opération de Tabrichat, la même opération qu'Amnesty International a depuis qualifiée de crime de guerre. La formule employée alors par Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du FLA, sur une « coordination précise et rigoureuse », contraste avec l'insistance d'Attaye Ag Mohamed, un mois plus tard, à décrire un JNIM totalement autonome et sans lien de dépendance avec le FLA.
« Faire bonne figure sur le plan des droits de l'homme »
Interrogé par i-sahel, un observateur averti des conflits sahéliens estime que la libération « tombe bien » pour un mouvement alors sous les projecteurs après « cette histoire de militaires abattus », ajoutant que c'est « pour cette raison » que le FLA insiste autant sur les motifs humanitaires de son geste. Une source distincte, bien renseignée sur les mouvements armés non étatiques, va dans le même sens et confie à i-sahel que « faire bonne figure sur le plan droit de l'homme est une des raisons » de cette libération.
Selon l'observateur interrogé par i-sahel, cette prise de distance récente s'inscrit dans un contexte de tensions plus larges au sein de la coalition, qu'il qualifie d'« alliance de circonstance et temporaire », appelée selon lui à ne pas durer. Il évoque des frustrations croissantes au sein de la composante peule du JNIM, qui s'estimerait davantage exposée sur le terrain sans en tirer les mêmes bénéfices que le FLA, ainsi qu'un contentieux territorial ayant dégénéré en affrontements meurtriers entre le FLA et la Katiba Macina dans le secteur de Nampala, dans le centre du Mali.
Des rivalités ethniques et historiques entretiendraient par ailleurs une méfiance persistante entre les deux mouvements, des tensions qui, notait déjà i-sahel le 19 juillet, avaient également été relevées par l'organisation État islamique elle-même, dont l'hebdomadaire Al-Naba avait dénoncé une « dérive » du JNIM vers ce rapprochement avec un mouvement à l'agenda nationaliste, tout en soulignant le caractère instable et intéressé de ce type de convergence entre acteurs armés.
Une convergence de calendrier, sans lien formellement établi
En l'état des informations disponibles, aucun élément ne permet d'établir un lien de causalité direct et assumé entre les accusations de crimes de guerre à Tabrichat et la décision du FLA de libérer les 82 militaires, ni de confirmer une stratégie délibérée de démarcation vis-à-vis du JNIM. Le mouvement s'en tient officiellement à une explication humanitaire, tandis que d'autres pistes, échange de prisonniers, médiation nigérienne, contraintes logistiques, ont également été évoquées par plusieurs sources auprès d'i-sahel ces derniers jours.
Mais la contradiction entre le discours d'autonomie totale tenu depuis la libération des militaires et la revendication conjointe, assumée par le FLA lui-même dès le 25 avril et encore le 18 juillet à Tabrichat, illustre les limites d'une ligne de communication qui semble avoir évolué au gré des besoins du moment, de la mise en avant d'une coordination assumée, quand elle servait à démontrer une capacité opérationnelle élargie, à sa négation, une fois cette même coordination associée à des accusations de crimes de guerre. i-sahel poursuit ses vérifications sur ce dossier, comme sur celui, distinct, des responsabilités encore à établir dans les événements du 18 juillet à Tabrichat.
i-sahel




Commentaires