Sahel : Comment le trafic de cocaïne s'est reconfiguré au gré des coups d'État et des offensives militaires
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Dernière mise à jour : il y a 4 jours
Depuis le début des années 2000, une route de trafic de cocaïne traverse le Sahel central jusqu'en Libye, reliant les points d'entrée ouest-africains aux marchés de consommation européens. Si la majorité de la cocaïne en provenance d'Amérique latine emprunte la voie maritime, les corridors terrestres qui bissectent le Sahel représentent une part minoritaire mais stratégique du trafic, suffisamment importante pour façonner en profondeur les équilibres de pouvoir régionaux.

Le rapport du Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) intitulé « Cocaine and Conflict in Mali, Niger and Libya », publié en août 2026, fondé sur plus de 150 entretiens menés entre septembre 2025 et janvier 2026, montre que ce trafic n'a jamais été interrompu par les crises politiques successives : il s'est, à chaque fois, reconfiguré.
Un système qui prospère dans la stabilité négociée
Le rapport établit un constat central. Le trafic de cocaïne dépend moins de l'intensité des conflits que de la continuité des systèmes de protection. Entre 2019 et 2023, plusieurs facteurs ont permis une phase d'expansion soutenue, le faible niveau de violence dans les régions de Gao, Kidal et Tombouctou, le respect des accords d'Anéfis entre rebelles touaregs et groupes pro-gouvernementaux, ainsi que la consolidation du pouvoir des Forces armées arabes libyennes (LAAF) sur le Fezzan et le sud de la Cyrénaïque. Ces arrangements ont permis aux réseaux de trafiquants d'opérer avec un degré de prévisibilité inédit.
Mali 2023 : la fin de l'accord d'Alger
C'est en 2023 que le système bascule. Une offensive militaire d'ampleur, menée par les Forces armées maliennes avec l'appui du groupe paramilitaire russe Wagner (remplacé en 2025 par Africa Corps qui dépend du ministère russe de la Défense), déclenche dans le nord du Mali un niveau de violence inédit depuis 2013. Cette offensive met fin à l'accord d'Alger, qui encadrait depuis des années les relations entre le gouvernement, les groupes pro-gouvernementaux dits « de la Plateforme » et les rebelles touaregs, désormais réunis sous la bannière du Front de libération de l'Azawad (FLA).
Le rapport décrit une adaptation rapide des réseaux : auparavant, un même convoi pouvait être escorté par plusieurs groupes armés rivaux. Depuis 2023, les transporteurs sont contraints de choisir leur itinéraire en fonction du groupe, FLA ou pro-gouvernemental, capable de garantir leur sécurité sur le tronçon concerné. Les groupes pro-gouvernementaux, en particulier la branche El Hadj Ag Gamou du Groupe d'autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA), ont perdu le contrôle de nœuds logistiques clés le long de la route nationale RN18 reliant Gao à Kidal, autrefois protégés par les accords conclus avec le FLA. Conséquence directe : les réseaux privilégient désormais un axe partant de Gao vers l'est, traversant la région de Ménaka en direction du Niger, une route qui existait déjà, mais qui gagne nettement en importance.
Niger 2023 : l'effondrement puis la reconstitution
Au Niger, c'est un coup d'État qui rebat les cartes. Le 26 juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) prend le pouvoir et provoque, selon le rapport, une rupture majeure dans les circuits établis de longue date. Les mécanismes de protection liés à l'ancienne administration s'effondrent, exposant des réseaux qui reposaient sur une couverture politique de haut niveau. Dans l'immédiat, plusieurs circuits de trafic, notamment ceux liés à la cocaïne et au cannabis, sont sévèrement perturbés : volumes en baisse, routes suspendues, retrait temporaire de plusieurs intermédiaires.
Cette phase de désorganisation dure jusqu'à la fin de l'année 2024. Les acteurs du trafic se redéploient alors vers d'autres économies illicites, notamment l'orpaillage informel dans le nord du Niger et le sud de l'Algérie. Mais à partir de la mi-2025, le rapport documente une reconstitution progressive des réseaux, non pas un simple retour à la situation antérieure, mais une adaptation au nouvel environnement politique. Cette reconfiguration s'appuie sur l'Union des Nigériens pour la Vigilance et le Patriotisme (UNVP), une organisation créée par décret ministériel en 2023 pour soutenir les militaires au pouvoir, intégrée depuis 2024 à l'appareil sécuritaire du pays avec l'autorité de mener des patrouilles et d'établir des points de contrôle. Selon plusieurs sources citées dans le rapport, des éléments proches de cette structure jouent depuis la mi-2025 un rôle actif dans le trafic de cannabis et de cocaïne, en assurant protection et logistique des convois, une fonction auparavant sous-traitée à des patrons politiques ou des responsables sécuritaires.
Libye : une stabilité de façade fragilisée en 2025-2026
La situation libyenne suit une autre trajectoire. Entre 2020 et le début de 2025, le rapport la décrit comme globalement stable, malgré des tensions persistantes entre les autorités de l'Est, alliées à la LAAF, et le Gouvernement d'union nationale (GNU) basé à Tripoli. C'est cette stabilité qui a permis, selon le document, l'expansion du trafic dans les années précédentes.
Deux événements viennent rompre cet équilibre. Le 12 février 2025, des affrontements éclatent à Qatrun entre une unité de police militaire de la LAAF et un groupe de mercenaires tchadiens, faisant au moins 12 morts côté LAAF ; la répression qui suit gèle temporairement la contrebande transfrontalière entre le Niger, le Tchad et la Libye, avant que les trafiquants ne déplacent leurs bases logistiques vers de petites localités du district de Murzuq et vers le Salvador Pass, où plusieurs sources évoquent un flux stabilisé de 60 à 70 kilogrammes de cocaïne par mois. Puis, en mai 2025, la mort d'Abd al-Ghani al-Kikli, chef d'un puissant groupe armé quasi officiel impliqué dans le trafic de cocaïne, déclenche de violents combats urbains à Tripoli et recompose les alliances entre groupes armés de l'ouest du pays.
Le 31 janvier 2026, un nouveau groupe armé, les « Révolutionnaires du Sud », lance des attaques coordonnées contre trois positions stratégiques de la LAAF le long de la frontière nigérienne. Si ces attaques ne menacent pas militairement le contrôle du Fezzan par la LAAF, elles provoquent un durcissement sécuritaire et une répression accrue visant les tribus du sud, notamment les Toubous, introduisant, selon le rapport, un facteur d'incertitude inédit dans une région restée stable pendant cinq ans. Le GI-TOC précise être encore en train d'évaluer l'ampleur de ces effets sur le trafic.
Une leçon commune : la reconfiguration plutôt que la rupture
Ce que montre la comparaison entre ces trois trajectoires, c'est que la fragmentation politique ou sécuritaire ne suffit pas, à elle seule, à interrompre le trafic, à condition que les protections de haut niveau subsistent, comme en Libye ou au Mali malgré les conflits prolongés. En revanche, une rupture politique brutale qui démantèle un système de protection sans lui substituer immédiatement un dispositif équivalent peut freiner durablement le trafic, comme l'illustre le cas nigérien entre 2023 et 2025.
Le rapport souligne enfin que les développements survenus après janvier 2026, notamment les attaques coordonnées du FLA et du JNIM au Mali en avril et juillet 2026, qui ont permis à cette coalition de reprendre une influence territoriale dans les régions de Kidal et de Gao, dépassent le cadre de cette étude, mais sont susceptibles de restructurer à nouveau l'ensemble de ces dynamiques.
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