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Tchad : la grâce de Succès Masra ouvre-t-elle la voie à une réconciliation nationale ?


Le président Mahamat Idriss Déby Itno a signé ce vendredi 14 août deux décrets de grâce présidentielle, dont l'un concerne l'ancien Premier ministre Succès Masra. Une décision qui intervient quatre mois après un appel à la réconciliation lancé par l'opposant depuis sa cellule.




Le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno a signé ce matin deux décrets de grâce présidentielle, quatre jours après avoir annoncé, à l'occasion du 66e anniversaire de l'indépendance du pays, son intention de gracier certains condamnés.


Selon un texte publié par la présidence, le premier décret accorde une grâce présidentielle à neuf responsables politiques : les huit dirigeants de l'ex-Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP), présidents et secrétaires généraux de partis, ainsi que l'ancien Premier ministre et président du parti Les Transformateurs, Succès Masra.


Une peine de vingt ans devenue définitive


Succès Masra avait été condamné le 9 août 2025 à vingt ans de prison ferme et à un milliard de FCFA de dommages et intérêts, dans le dossier des violences intercommunautaires de Mandakao. La justice l'avait notamment reconnu coupable de diffusion de messages à caractère haineux et xénophobe et de complicité de meurtre. Sa condamnation était devenue définitive le 21 mai 2026, après le rejet de son pourvoi en cassation par la Cour suprême.


Dès le mois d'avril 2026, à l'occasion du huitième anniversaire de la création des Transformateurs, Succès Masra avait publié depuis sa cellule une longue lettre adressée à ses compatriotes. Il y affirmait avoir « demandé, à tous les intermédiaires et émissaires directs et indirects », de transmettre au président de la République « sa disponibilité renouvelée à travailler avec lui » pour mettre en œuvre des solutions de réconciliation nationale.


Il y détaillait sept propositions, allant d'un gouvernement d'unité paritaire à l'instauration d'un service civique ou militaire obligatoire, en passant par un mécanisme de type Vérité-Justice-Réparation-Réconciliation.


Il y appelait ses compatriotes à « ne plus avoir peur les uns des autres », insistant sur le fait que son seul adversaire était « l'injustice » et non « une famille, une ethnie, une religion ». Il y sollicitait déjà, « humblement », auprès du chef de l'État, « la correction de cette erreur administrative et judiciaire » l'ayant conduit en détention. C'est sur la base de cette démarche, formalisée ensuite par ses avocats, que le dossier de grâce a été instruit.


Libération conditionnée aux formalités du ministère de la Justice


D'après la présidence, les personnes concernées sont libérables dès que les dispositions nécessaires auront été prises par le ministère de la Justice, dans les heures et jours à venir. Le texte précise toutefois que la grâce présidentielle, si elle efface la peine pénale, ne supprime pas les éventuelles peines civiles, qui restent poursuivables devant les juridictions compétentes.


Un second décret prévoit une remise de peine partielle applicable à l'ensemble des personnes condamnées sur le territoire national, à l'exception des cas de terrorisme, de viol et de trafic de stupéfiants, un dispositif similaire à celui déjà appliqué en 2023. Les condamnés pour des faits de corruption bénéficient ainsi d'une réduction de peine, mais non d'un pardon total.


L'annonce présidentielle du 10 août avait relancé les spéculations sur le sort de Succès Masra, sans confirmation officielle immédiate. Son parti, Les Transformateurs, avait pourtant plaidé depuis janvier 2026 pour une amnistie plutôt qu'une grâce, estimant ce mécanisme plus à même d'effacer entièrement les conséquences juridiques de sa condamnation et de préserver son avenir électoral, une grâce, à la différence d'une amnistie, remet ou réduit la peine sans effacer la condamnation elle-même. Des informations invérifiées avaient même évoqué, ces derniers jours, un possible refus de la grâce par l'intéressé. La signature du décret ce vendredi matin tranche, dans les faits, en faveur de la grâce.


Réagissant dès ce vendredi à l'annonce de la grâce, le parti Les Transformateurs a estimé qu'« une nouvelle page s'ouvre ». Le mouvement a indiqué qu'il s'agirait désormais de l'écrire « pour la paix, fille de la justice », pour l'« unité, fille de l'égalité » et pour le « Tchad, de dignité pour tous », une formulation qui reprend directement les termes employés par Succès Masra lui-même dans sa lettre d'avril, où il appelait à un Tchad « uni dans la justice et l'égalité ».


Un test pour l'apaisement politique


La question posée par cette libération dépasse le seul cas individuel de Succès Masra. Plusieurs organisations de défense des droits humains, dont le Réseau des associations de défense des droits de l'Homme du Tchad (RADHT), ont salué l'annonce du 10 août comme une mesure d'apaisement, tandis que des voix critiques, notamment au sein de la coalition d'opposition COSADT, continuent de dénoncer une dégradation plus large de la situation politique et réclament l'ouverture d'un véritable dialogue avec le pouvoir.


Le ton de la lettre d'avril, marqué par l'appel à « ne plus avoir peur les uns des autres » et la proposition d'un gouvernement d'unité, comme celui adopté par les autorités en accordant cette grâce, seront désormais mis à l'épreuve des faits : la libération effective de Succès Masra, et la manière dont il choisira de se repositionner sur la scène politique tchadienne dans les mois à venir, permettront de mesurer si cette séquence marque le début d'une réconciliation durable ou une simple mesure ponctuelle d'apaisement. Mais pour ses partisans, "une nouvelle page s'ouvre" et il s'agira de l'écrire "pour la paix, fille de la justice", pour l'"unité, fille de l'égalité" et pour le "Tchad, de dignité pour tous".


i-sahel

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