Quand le pragmatisme guide le dialogue CEDEAO-AES malgré les tensions
Accusations en septembre, frontières encore fermées : les tensions n’ont pas empêché la CEDEAO et l’AES de s’asseoir à la même table à Dakar. Les deux parties ont convenu de créer des groupes de travail pour négocier un accord-cadre. Commerce, circulation, sécurité : leurs intérêts se recoupent, et les contacts se poursuivent en parallèle.

La Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) et la Confédération des États du Sahel (AES) ont décidé à Dakar de passer à une phase technique comme nous le rapportions dans un précédent texte. Elles ont convenu de créer des groupes de travail thématiques pour conclure un accord-cadre de coopération.
Dans leur communiqué conjoint, les deux parties affichent la volonté de parvenir à un cadre « équilibré, réaliste et qui préserve les intérêts de leurs peuples ». Cette démarche s’inscrit pourtant dans un climat loin d’être apaisé.
Un contexte tendu
La mutinerie survenue dans la nuit du 28 au 29 août à la base aérienne 101 de Niamey a ravivé les soupçons. Dans un témoignage diffusé par la Radio-Télévision du Niger, le capitaine Roger Gabriel, sans en apporter la preuve formelle, avait évoqué de possibles soutiens extérieurs aux militaires retranchés. Selon lui, une intervention du Bénin, en coordination avec la Côte d’Ivoire et des forces spéciales françaises, avait été évoquée, de même qu’un « feu vert » de la CEDEAO.
Ces accusations ont aussitôt été contestées. Cotonou et Abuja les ont rejetées. Le porte-parole du gouvernement béninois, Wilfried Léandre Houngbédji, a déclaré que « le Bénin n’est pas l’ennemi » du Niger et que les relations « vont se normaliser ». Le 3 septembre, le Nigeria a qualifié de « fausses » et « malveillantes » les informations évoquant un soutien de la CEDEAO et du sien. Le ministère nigérien des Affaires étrangères a réagi dans un communiqué publié quelques semaines plus tard. Il s’y dit étonné de la réaction officielle d’Abuja, le Nigeria n’ayant, selon Niamey, jamais fait l’objet d’accusations officielles dans cette affaire.
Des canaux maintenus
Malgré ces démentis et ces soupçons, les contacts ne se sont pas interrompus. Le B énin et le Burkina Faso ont relancé leur coopération sécuritaire le long de leur frontière commune. Le Niger et le Bénin poursuivaient leurs discussions sur la réouverture de leurs frontières, mais celle-ci connaît quelques difficultés en raison des conditions posées par Niamey, comme l’avait rapporté i-Sahel. Le Mali et le Nigeria avaient décidé de renforcer leur coopération. Début septembre, le Bénin était parmi les huit pays présents à Niamey aux Journées médico-chirurgicales des armées, malgré les accusations de l’officier Gabriel.
Plus récemment, le chef du renseignement ivoirien, Vassiriki Traoré, a séjourné à Bamako jeudi 15 octobre dans le cadre d’une visite de travail avec son homologue malien, Modibo Koné. La Côte d’Ivoire figurait parmi les pays cités dans le récit du capitaine Roger Gabriel.
Des intérêts communs
Ces contacts s’expliquent en partie par des réalités que les deux espaces partagent. Selon les rapports nationaux de la CEDEAO publiés en mars 2026 et analysés par i-Sahel, la part des pays de l’AES dans les exportations intrarégionales de la Côte d’Ivoire est passée de 39,7 % en 2014 à 65,9 % en 2023. Le Togo leur envoie 44 % de ses exportations vers la CEDEAO. À l’inverse, à peine 17 % des échanges du Mali, du Burkina Faso et du Niger se font entre eux, selon le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga.
La sécurité est l’autre dossier commun. Les groupes jihadistes exercent une pression croissante sur les États côtiers, notamment le Bénin, le Togo et le Ghana. À son investiture à la tête de la Conférence des chefs d’État, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a appelé à renforcer les mécanismes régionaux de lutte contre le terrorisme.
Il faut noter que le départ de l'AES de la CEDEAO n’a toutefois pas rompu tous les liens avec les institutions ouest-africaines. Lors de son sommet du 14 décembre 2025 à Abuja, la CEDEAO a décidé de maintenir les trois pays au sein du Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA), en tant que membres hors-CEDEAO.
Elle a aussi approuvé la poursuite de leur participation à la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO (BIDC), comme membres non régionaux. Ils y détiennent ensemble 6,29 % du capital, et des projets comme le barrage de Samendeni au Burkina Faso, celui de Taoussa au Mali ou celui de Kandadji au Niger ont bénéficié de ses financements. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger restent enfin membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), au même titre que plusieurs pays de la CEDEAO.
Une approche par étapes
C’est dans ce cadre que le communiqué de Dakar privilégie une méthode progressive. Les groupes de travail mèneront les échanges techniques, et leurs résultats seront soumis aux ministres avant leur prochaine session.
Le texte met en avant « l’esprit de fraternité, de respect mutuel et d’ouverture », le bon voisinage et le respect de la souveraineté.
Le Sénégal, qui préside la CEDEAO depuis le sommet de Freetown, en juillet, a accueilli la rencontre. Avant ce sommet, le ministre sénégalais des Affaires étrangères, Cheikh Niang, avait indiqué qu’une présidence sénégalaise pourrait favoriser un rapprochement entre l’organisation et les trois États de l’AES. Un rapprochement dont les premiers pas ont été posés à Dakar.
i-Sahel






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