Sahel : quand Moscou et Kiev s’affrontent aussi sur le terrain de l’information

Au Sahel, Moscou et Kiev s’affrontent aussi sur le terrain de l’information. Images, déclarations, témoignages, accusations et publications sur les réseaux sociaux sont devenus des instruments pour mettre en avant ses propres soutiens, documenter la présence de ses partenaires ou contester celle de son adversaire.
Cette guerre de communication semble s’inscrire dans le prolongement de la confrontation russo-ukrainienne, ouverte en février 2022, mais elle prend au Sahel une dimension particulière dans un contexte de recomposition des alliances.
La séquence remonte notamment à la bataille de Tinzaouatène, dans le nord du Mali, en juillet 2024. Au lendemain de la défaite infligée aux forces maliennes et à leurs alliés russes de la compagnie militaire privée Wagner, un responsable ukrainien avait affirmé que Kiev avait soutenu les combattants de l’Azawad.
Cette déclaration avait ouvert la question d’une implication ukrainienne dans les événements. Des images montrant des Ukrainiens aux côtés de combattants de l’Azawad avaient ensuite circulé. Les vérifications menées par i-Sahel ont toutefois montré que certaines étaient antérieures à la bataille et ne permettaient pas, à elles seules, d’établir une participation ukrainienne aux combats de Tinzaouatène.
Les images de Budanov
Une évolution s'est produite en septembre 2026 avec la publication, par l'ancien chef du renseignement militaire ukrainien, Kyrylo Budanov, de nouvelles photographies montrant des hommes présentés comme liés au renseignement ukrainien aux côtés de combattants de l’Azawad.
i-Sahel a interrogé plusieurs sources, dont des interlocuteurs proches du Front de libération de l’Azawad (FLA). Certaines ont confirmé l’existence de contacts ou de formations avec des Ukrainiens, sans établir de lien direct avec la bataille de Tinzaouatène. Une source haut placée du FLA a notamment affirmé que les éléments formés par les Ukrainiens n’avaient pas participé aux combats.
Après le 25 avril, Moscou accuse à son tour Kiev
Le même sujet est revenu au premier plan après les attaques coordonnées du 25 avril 2026 au Mali.
Dans sa communication sur ces événements, Africa Corps a accusé le FLA et Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) d’avoir bénéficié de soutiens occidentaux et ukrainiens. Le communiqué évoquait notamment la présence de combattants ukrainiens et européens à Kidal et Gao et l’utilisation supposée de systèmes antiaériens occidentaux. Ces affirmations n’étaient pas accompagnées de preuves publiques permettant de les établir indépendamment.
Africa Corps affirmait également avoir joué un rôle central dans la réponse aux attaques et revendiquait plus de 1 000 combattants ennemis tués ainsi que la destruction de plus d’une centaine de véhicules. La structure russe présentait alors les événements comme une tentative de reproduire au Mali un « scénario syrien ».
Africa Corps met en avant sa présence
D'ailleurs, depuis ces attaques, Africa Corps a renforcé sa communication au Mali, au Burkina Faso et au Niger, en publiant davantage sur ses opérations, ses formations et ses activités aux côtés des forces de l’Alliance des États du Sahel.
Cette évolution intervient alors que la structure russe a progressivement pris le relais de Wagner au Mali. Le nom de Wagner continue pourtant d’être utilisé par le JNIM et le FLA pour désigner les combattants russes, y compris lorsque ceux-ci appartiennent désormais à Africa Corps.
La communication d’Africa Corps ne porte donc pas uniquement sur les opérations militaires. Les publications consacrées à ses activités permettent également de rendre visible sa présence auprès des forces sahéliennes, dans un espace où la Russie cherche à consolider son partenariat avec les régimes militaires.
Le témoignage d’un ancien supposé Wagner
Un autre élément s’est ajouté à cette succession de déclarations. Un ancien combattant russe supposé ex-membre de Wagner, se présentant comme Vladimir Andreïevitch, également appelé « Alexandre » ou « Sania », a accordé une longue interview à la chaîne Telegram ukrainienne « Agent Apostol ».
Il affirme avoir été déployé au Mali entre septembre 2023 et avril 2024, après un passage par la Syrie. Son témoignage porte notamment sur ses conditions de déploiement et contient de graves accusations concernant l’utilisation de prisonniers lors d’exercices médicaux.
Le fait que ce témoignage soit diffusé par une chaîne ukrainienne l’inscrit lui aussi dans cette guerre de communication. Il apporte un récit depuis l’intérieur de la présence russe au Sahel, non sans vouloir mettre en avant les atrocités présumées commises par l'ennemi sur le continent africain.
Dans une région où les alliances militaires et diplomatiques ont profondément évolué ces dernières années, les deux camps cherchent à documenter leur présence, à mettre en avant leurs partenaires et à présenter les soutiens de l’adversaire. Le Sahel devient ainsi aussi un espace de confrontation informationnelle entre Moscou et Kiev.
Rappelons que depuis l’arrivée de régimes militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les relations avec plusieurs partenaires occidentaux, notamment la France, se sont fortement dégradées. Ces Etats ont pris leurs distances avec Paris et renforcé leur rapprochement avec Moscou, notamment dans le domaine sécuritaire, alors que plusieurs Etats occidentaux soutiennent l’Ukraine face à la Russie.
i-Sahel





Commentaires