Guinée-Bissau : le retour piégé d'Embaló

Dix mois après avoir été renversé par un coup d'État, l'ancien président bissau-guinéen Umaro Sissoco Embaló a annoncé, lundi 28 septembre 2026, son intention de revenir au pays et de se présenter à l'élection présidentielle du 6 décembre. « Je serai candidat pour la présidentielle », a-t-il déclaré à l'AFP, précisant vouloir rentrer « au bercail » sans donner de date précise, plusieurs sources évoquant toutefois le 4 octobre.
Un coup d'État à la veille de la proclamation
Le 26 novembre 2025, à la veille de l'annonce des résultats de l'élection présidentielle et législative du 23 novembre, des militaires ont pris le « contrôle total » du pays, arrêté le président sortant et suspendu le processus électoral. Umaro Sissoco Embaló, en lice pour un second mandat, et son principal adversaire Fernando Dias da Costa, soutenu par la coalition menée par le PAIGC, avaient tous deux revendiqué la victoire.
Les militaires, réunis sous la bannière du Haut commandement militaire pour la restauration de la sécurité nationale et de l'ordre public, ont justifié cette interruption par la nécessité de préserver le pays d'une crise, évoquant un projet de déstabilisation qu'ils ont imputé à des acteurs politiques. Le général Horta N'Tam, alors chef d'état-major de l'armée de terre, a été investi président de transition dès le lendemain pour une durée initialement fixée à un an.
La Commission électorale a par la suite indiqué ne plus être en mesure d'achever le dépouillement, les procès-verbaux, bulletins et matériel électoral avaient été détruits ou saisis le jour du putsch. Aucun résultat définitif de ce scrutin n'a donc jamais été proclamé.
Le soupçon d'un « deal » qui n'a jamais disparu
Dès les premières heures du coup d'État, de nombreux observateurs et responsables de l'opposition, dont Fernando Dias lui-même, ont accusé Umaro Sissoco Embaló d'avoir orchestré ou favorisé ce putsch pour éviter une défaite qui se dessinait dans les premières tendances, favorables au candidat de la coalition proche du PAIGC. Beaucoup y ont vu les contours d'un « deal » tacite entre l'ancien président et les militaires au pouvoir, destiné à empêcher le candidat de la coalition d'arriver au pouvoir.
La nomination, dès le 28 novembre 2025, d'Ilídio Vieira Té au poste de Premier ministre, lui-même ministre des Finances d'Embaló et ancien directeur national de campagne de la coalition l'ayant soutenu, a été perçue par certains comme le prolongement de cette entente supposée entre l'ancien président et la junte. Cette accusation de « deal » n'a toutefois, à ce jour, jamais été prouvée ni confirmée. Après son arrestation, Embaló a rapidement été libéré et a quitté le pays, transitant par le Sénégal avant de rejoindre Brazzaville, en République du Congo, où le président Denis Sassou Nguesso lui aurait réservé un accueil particulièrement attentif.
Une Constitution taillée pour l'exécutif, votée entre-temps
Le retour annoncé d'Embaló intervient dans un contexte institutionnel profondément modifié depuis le putsch. Le Conseil national de transition, mis en place par les militaires, a adopté en janvier 2026 une révision constitutionnelle instaurant un régime présidentiel renforcé. Ce texte a été approuvé à 70 % des suffrages exprimés lors du référendum du 30 août, dont les résultats ont été proclamés le 1er septembre, un scrutin marqué par le boycott du PAIGC et une abstention massive.
La nouvelle Constitution accroît sensiblement les pouvoirs du président de la République, notamment sa capacité à nommer et révoquer le Premier ministre et le gouvernement, ainsi qu'à dissoudre le Parlement.
Premier obstacle : une clause de résidence
C'est précisément ce nouveau texte constitutionnel qui pourrait compliquer les plans d'Umaro Sissoco Embaló. Il prévoit désormais une condition de cinq années de résidence continue en Guinée-Bissau pour pouvoir se présenter à la présidentielle. Or l'ancien président a quitté le pays depuis le putsch de novembre 2025 et réside depuis à l'étranger, une absence difficilement conciliable, en l'état, avec cette exigence. Son éligibilité devra donc être tranchée par les institutions compétentes. Le porte-parole du gouvernement de transition, Fernando Vaz, a pour sa part rappelé que tout citoyen bissau-guinéen dispose du droit de rentrer dans son pays et de présenter sa candidature, sous réserve de l'examen des conditions légales.
Second obstacle : un Premier ministre qui a pris ses distances et lancé son propre parti
Le retour d'Embaló pourrait aussi se heurter à un adversaire venu de son propre camp, et, précisément, de l'homme dont la nomination avait nourri les soupçons de « deal » avec les militaires. Dans un entretien accordé à Forbes Afrique Lusophone, Ilídio Vieira Té a pris ses distances avec son ancien mentor. Il a annoncé la création d'un nouveau parti, le Parti populaire guinéen (PPG), rejetant l'idée que cette formation ne soit qu'un prolongement de son ancienne famille politique. Selon lui, son engagement, depuis le 26 novembre 2025, va exclusivement à l'État et aux citoyens bissau-guinéens, loin des « alliances personnalistes ». Interrogé sur une possible candidature à la présidentielle, il est resté prudent sans l'exclure, promettant de communiquer toute décision « de façon directe et transparente ».
La création de ce parti, en pleine transition militaire, a suscité des interrogations dans la presse régionale, certains observateurs y voyant la préparation d'un véhicule politique en vue du retour à l'ordre constitutionnel, d'autant que ce mouvement coïncide avec des départs de cadres au sein de partis établis comme le PRS ou le MADEM-G15.
Un retour qui ne sera pas aussi simple qu'Embaló pourrait le croire
L'addition de ces éléments dessine un paysage bien plus complexe que ne le laisse supposer la seule annonce d'Embaló. D'un côté, une clause constitutionnelle de résidence, votée par une transition dont beaucoup soupçonnaient qu'elle avait pu servir ses intérêts, pourrait aujourd'hui se retourner contre lui et l'empêcher purement et simplement de se présenter. De l'autre, l'homme censé incarner, aux yeux de certains, la continuation d'une entente entre l'ancien président et les militaires, a eu le temps de consolider sa position, de se démarquer publiquement de son ancien mentor et de se doter d'un parti propre.
i-Sahel





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