top of page

Burkina : l'EIS épargne-t-il vraiment l'armée ? Notre enquête exclusive

Nous avons voulu vérifier une rumeur qui circule depuis des mois : celle d'un accord tacite entre l'État islamique au Sahel (EIS) et les autorités burkinabè. Notre verdict : les données que nous avons recensées ne permettent ni de confirmer, ni d'écarter cette hypothèse.




Tout est parti d'un message posté sur les réseaux sociaux par un compte qui suit l'insurrection jihadiste au Sahel. Son constat : entre janvier et août 2026, aucune attaque de l'EIS contre l'armée burkinabè n'aurait été recensée. Pour cet observateur, ce silence pourrait confirmer une accusation portée par le JNIM, le groupe rival affilié à Al-Qaïda : celle d'un « deal » passé entre l'État islamique et Ouagadougou.


Nous avons voulu vérifier cette hypothèse à partir des seules données que nous pouvions traiter de façon systématique. Nous avons donc dépouillé 30 numéros d'Al-Naba, la revue hebdomadaire de propagande de l'État islamique, publiés entre août 2025 et juillet 2026. Nous avons recensé chaque revendication, comparé les chiffres entre Burkina Faso, Mali et Niger, et vérifié un par un les lieux cités à l'aide de cartes indépendantes. Quand une localité n'a pas pu être confirmée, nous n'avons conservé que le nom du pays, pour ne pas présenter comme établie une localisation incertaine.


Le Sahel, une zone particulièrement meurtrière


Premier constat : le Sahel n'est pas un théâtre secondaire pour l'EI. Avec 536 victimes revendiquées pour seulement 74 opérations, la région affiche, dans notre recensement, la meilleure « rentabilité » en morts et blessés par attaque, juste derrière une anomalie statistique au Pakistan. En comparaison, l'Afrique centrale (RDC, Ouganda) et l'Afrique de l'Ouest concentrent davantage d'opérations, mais avec un ratio de victimes par attaque plus faible.



Le Burkina Faso : peu d'attaques contre l'armée, mais pas d'absence de violence


C'est le cœur de notre enquête. Sur toute la période, nous n'avons trouvé que deux épisodes où l'EI revendique explicitement des attaques contre des forces liées au gouvernement burkinabè : une attaque dans l'Oudalan, avec une vingtaine de membres de milices tués, et une capture puis exécution de deux miliciens à Seytenga, dans le Séno.


Dans les deux cas, ce sont des milices affiliées à l'armée qui sont visées — jamais l'armée régulière elle-même, d'après les revendications que nous avons recensées.


En revanche, le Burkina Faso reste très présent dans les colonnes d'Al-Naba. Mais c'est le JNIM, pas l'État, qui y sert de cible principale : une prise de position près de Tigou avec 36 morts revendiqués, des combats dans le Soum autour du village de Béléguédé, et d'autres épisodes que nous n'avons pu localiser précisément faute de confirmation géographique.


Autrement dit, le pays n'est pas épargné par la violence de l'EI. C'est la nature des cibles qui change : l'affrontement se joue essentiellement contre Al-Qaïda, pas contre l'État burkinabè.


Niger et Mali : un tout autre profil


La comparaison avec les voisins est frappante. Au Niger, nous avons recensé une succession beaucoup plus dense d'attaques contre l'armée, la police et la gendarmerie, dans les régions de Tillabéri, Dosso et Tahoua, des embuscades, des postes attaqués, des convois visés, mois après mois. Un bilan spectaculaire de 80 morts et 65 véhicules perdus est même revendiqué pour une seule série d'attaques, un chiffre que nous n'avons pas pu vérifier de façon indépendante.


Au Mali, les forces gouvernementales et leurs milices affiliées sont également visées de façon régulière, notamment autour de Tessit et Ménaka, y compris des convois associant soldats maliens et combattants russes.


Ce que nous disent nos sources de terrain


Nous avons contacté deux sources qui apportent un éclairage complémentaire, sans rien trancher. La première nous rapporte que le porte-parole du JNIM au Burkina Faso, Ousmane Dicko, a accusé à deux reprises, en novembre 2025 puis en juillet 2026, l'EIS d'épargner délibérément l'armée burkinabè et les VDP pour concentrer ses coups sur le JNIM.


Nous prenons cette accusation avec précaution : elle vient d'un porte-parole en pleine rivalité avec l'EI.


La seconde source nous évoque, depuis la fin 2025, la rumeur d'un cessez-le-feu tacite entre certains pays de l'Alliance des États du Sahel, dont le Burkina Faso, et l'État islamique, dans le but, officieusement, de laisser le champ libre contre le JNIM. Mais cette même source ne peut pas nous confirmer l'existence d'un accord formel.


Du côté de Ouagadougou, aucun démenti ni confirmation officielle ne nous est parvenu à ce jour.


Une pression jihadiste qui reste réelle


Notre dernier point de situation sur le JNIM montre que ce dernier est resté actif dans au moins six régions du Burkina Faso entre juin et juillet 2026, avec plus d'une dizaine d'opérations revendiquées. Nous revenons aussi sur les attaques coordonnées du 30 juin 2026 contre Gayéri, Solhan et Sébba, pour lesquelles l'État-major burkinabè affirme avoir neutralisé plus de 400 combattants — un bilan que nous n'avons pas pu vérifier de façon indépendante, pas plus que les revendications du JNIM sur le même épisode.


Par ailleurs, le gouvernement burkinabè a présenté fin juillet un bilan à mi-parcours de son ministère de la Défense : le taux d'occupation du territoire national serait passé de 73,56 % en décembre 2025 à 74,53 % en juin 2026.


Ce que nous pouvons vraiment conclure


Nous voulons être clairs sur les limites de notre travail : les chiffres d'Al-Naba sont des revendications de l'EI, pas des bilans vérifiés. Les communiqués de l'armée burkinabè ne sont pas davantage vérifiables de façon indépendante par nos soins.


Ce que notre recensement nous permet d'affirmer, c'est que le Burkina Faso se distingue de ses voisins par la nature des cibles de l'EI, pas par une absence de violence : très peu d'attaques revendiquées contre l'armée régulière, mais une confrontation soutenue avec le JNIM. Ce constat rejoint les accusations du porte-parole du JNIM et la rumeur d'un accord tacite, sans qu'aucun de ces éléments, pris séparément, ne nous permette d'établir l'existence d'un « deal » formel entre l'EIS et l'État burkinabè.


Vous souhaitez consulter l'étude complète ? Faites-en la demande à isahel.net@gmail.com

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
  • Instagram
  • Facebook
  • Nous suivre sur Twitter
  • LinkedIn
  • YouTube
  • TikTok
bottom of page