De Freetown à Cotonou : le Nigeria intensifie ses appels à une coopération CEDEAO-AES
- Infos du Sahel

- 4 août
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Mardi 4 août 2026, à l'occasion d'une visite de travail de trois jours au Bénin, le ministre nigérian de la Défense, le général Christopher Musa, a appelé la CEDEAO et l'Alliance des États du Sahel (AES) « à travailler ensemble pour vaincre le terrorisme, neutraliser les criminels transnationaux et protéger l'avenir de l'Afrique de l'Ouest ».
Devant les responsables de défense réunis à Cotonou, il a estimé que les menaces sécuritaires régionales « ne reconnaissent ni ne respectent les frontières nationales » et exigent « une coordination plus approfondie, un partage d'informations renforcé et une coopération pratique entre les États voisins », plaidant pour un « cadre de sécurité » à la hauteur des défis posés par le terrorisme, l'extrémisme violent, la criminalité transfrontalière et l'insécurité maritime dans le golfe de Guinée.
Sa visite l'a conduit auprès des troupes nigérianes stationnées à Togbin, où il a transmis l'engagement du président Bola Ahmed Tinubu envers leur bien-être et leurs capacités opérationnelles, avant une étape à la Maison du Nigeria, où il a été reçu par l'ambassadrice Mopelola Ibrahim.
Cette déclaration prolonge une séquence diplomatique amorcée le 15 juillet à Freetown, lors de la 56ᵉ session du Conseil de médiation et de sécurité de la CEDEAO : le ministre d'État nigérian aux Affaires étrangères, l'ambassadeur Sola Enikanolaiye, y avait défendu une « guerre totale » contre le terrorisme tout en plaidant pour des « mécanismes innovants » de dialogue avec l'AES et la Guinée.
Quatre jours plus tard, le 19 juillet à Lungi, le 69ᵉ Sommet de la CEDEAO avait traduit cette orientation dans son communiqué final en demandant un « approfondissement du dialogue » avec l'AES, tout en maintenant une ligne institutionnelle prudente : prorogation du mandat du négociateur en chef Lansana Kouyaté jusqu'en décembre 2026, et réaffirmation que les échanges avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger se poursuivraient exclusivement avec l'AES comme bloc unifié, sans accords bilatéraux susceptibles de fragiliser la cohésion de l'organisation.
La sortie du général Musa marque une gradation par rapport à ces deux étapes : portée cette fois par le portefeuille de la Défense et non plus par la seule diplomatie, elle intervient dans le pays qui a le plus concrètement matérialisé, ces dernières semaines, le rapprochement bilatéral avec l'AES, reprise des contacts entre Cotonou et Ouagadougou, Bamako et Niamey, patrouille conjointe inédite entre les armées béninoise et burkinabè, discussions Niger-Bénin sur la réouverture de leur frontière commune, relance de la coopération bilatérale Nigeria-Mali. L'écart entre cette dynamique bilatérale, de plus en plus assumée par certains États membres, et la doctrine collective de la CEDEAO, qui continue de privilégier le traitement de l'AES comme bloc unique, demeure à ce stade non résolu.
Ce que confirme le rapport du Secrétaire général de l'ONU sur l'Organisation État islamique
Cet appel du général Musa trouve une confirmation indépendante dans le vingt-deuxième rapport du Secrétaire général des Nations unies sur la menace que représente l'EIIL (Daech), publié le 2 février 2026 (S/2026/57) et transmis au Conseil de sécurité, un vingt-troisième rapport, publié le 31 juillet, existe depuis mais son contenu n'était pas encore accessible au moment de la rédaction de cet article, de sorte que les données citées ici restent celles arrêtées en février.
Le document de février, établi par le Bureau de lutte contre le terrorisme de l'ONU, situe précisément le Sahel, le Nigeria et le golfe de Guinée parmi les théâtres où la menace jihadiste s'est le plus intensifiée sur la période considérée.
Sur le Sahel, le rapport indique que la région du Sahel central, les zones frontalières entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, ainsi que le bassin du lac Tchad, demeure la zone la plus touchée par l'expansion de l'État islamique et de ses affiliés.
Le JNIM y est décrit comme « le groupe dominant », tandis que l'État islamique au Grand Sahara (EIGS), moins présent au Mali, reste actif au Niger, notamment dans les régions de Tillabéri, Tahoua et Dosso, ainsi qu'à Ménaka et Tessit, au Mali. Le rapport relève un fait notable pour la lecture des rivalités jihadistes dans la région : fin 2025, l'EIGS et le JNIM se sont affrontés pour la suprématie territoriale, mettant fin à la détente qui prévalait entre eux plus tôt dans l'année.
Sur le Nigeria, le document souligne la progression de la Province d'Afrique de l'Ouest de l'État islamique (ISWAP), qui opère principalement au Cameroun, au Niger, au Nigeria et au Tchad, et qui a gagné du terrain à mesure que la pression antiterroriste affaiblissait d'autres affiliés de l'EI au Moyen-Orient et en Somalie. Le rapport précise qu'en août 2025, l'ISWAP a consolidé ses positions dans le centre et le nord de l'État de Borno, renforçant ses bases de Gargash et de Sambisa, et qu'il a multiplié ses raids contre les populations isolées du Nord-Cameroun et de la province tchadienne du Lac. Le document relève également des efforts judiciaires nigérians : en juillet 2025, la Haute Cour fédérale a prononcé 44 condamnations pour infractions terroristes, avec l'appui de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui a par ailleurs remis au commandement de la police de l'État du Plateau une installation rénovée de stockage des preuves.
Sur le golfe de Guinée et l'Afrique de l'Ouest côtière, le rapport ne documente pas directement, à la date de février, une expansion jihadiste vers les pays côtiers comparable à celle relevée pour le Bénin dans les analyses antérieures d'i-sahel, mais il mentionne un dispositif de coopération régionale directement pertinent : le Mécanisme intégré de stabilité des frontières en Afrique de l'Ouest, piloté par l'ONU avec le Bureau de lutte contre le terrorisme, l'OIM, l'ONUDC et INTERPOL, associe le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Une évaluation de référence conjointe avec ces huit pays a permis, selon le rapport, de faciliter une assistance technique ciblée en matière de sécurité des frontières, et la deuxième phase de sa mise en œuvre a débuté en juillet 2025.
Dans ses observations finales, le Secrétaire général va jusqu'à qualifier la situation dans certaines parties de l'Afrique de « particulièrement préoccupante », les affiliés de l'EI consolidant, selon lui, leur contrôle sur de « vastes zones en Afrique de l'Ouest et au Sahel », une expansion territoriale qu'il juge de nature à aggraver l'instabilité régionale et à saper les efforts déployés par les pays concernés. Il appelle à des « réponses unifiées, cohérentes et conjointes » de la part des États de la région. Le rapport suivant, celui du 31 juillet, pourrait actualiser ce diagnostic à l'aune des six derniers mois, dont la séquence Freetown-Lungi-Cotonou elle-même, mais son contenu reste à ce jour hors de portée pour cet article.
Une convergence entre le diagnostic onusien et l'appel nigérian
Le diagnostic posé par ce rapport onusien, publié six mois avant la sortie du général Musa, recoupe directement le triple constat mis en avant par le Nigeria depuis Freetown : une menace qui ignore les frontières nationales, une pression croissante sur le Sahel central, et la nécessité d'une coordination régionale renforcée. Il conforte également, de façon indépendante, la lecture selon laquelle la menace jihadiste en Afrique de l'Ouest ne se limite plus au seul espace sahélien historique, même si le rapport situe cette extension davantage du côté du bassin du lac Tchad et du Nigeria que du golfe de Guinée proprement dit, une nuance qui invite à ne pas superposer trop rapidement les deux dynamiques.
Cet appel à sécuriser également le golfe de Guinée reste néanmoins étayé par les données propres au front ouest-africain : depuis janvier 2025, le nord du Bénin a enregistré vingt attaques distinctes revendiquées par le JNIM, concentrées dans les départements frontaliers de l'Alibori et de l'Atacora, avec un bilan cumulé revendiqué de plus de 150 militaires béninois tués. L'incident le plus meurtrier, le 17 avril 2025 à Kandi, fait état de 70 morts revendiqué, un chiffre que la comparaison avec le bilan officiel reconnu par les autorités béninoises (54 morts pour les mêmes attaques) situe à un écart d'environ 30 %, plus resserré que pour d'autres incidents dépourvus de toute confirmation officielle. Un incident a également été recensé au Togo voisin en juillet 2025, confirmant que cette pression déborde désormais du seul territoire béninois, même si elle ne représente encore qu'une fraction marginale du bilan régional revendiqué par le JNIM sur l'ensemble de sa zone d'opération.
C'est précisément dans ce pays, confronté à une pression jihadiste croissante sur son sol et cité nommément dans le dispositif de coopération frontalière décrit par l'ONU, que le Nigeria a choisi de porter, mardi, son appel le plus direct à une coopération CEDEAO-AES. Le renforcement de la posture militaire nigériane à Cotonou, la relance des contacts bilatéraux entre États membres de la CEDEAO et l'AES, la consolidation documentée par l'ONU des positions de l'ISWAP au Nigeria et de l'EIGS au Niger, et l'expansion de la menace jihadiste vers les pays côtiers apparaissent ainsi comme les facettes convergentes d'une même dynamique régionale, celle d'une insécurité qui, en débordant du cœur historique du Sahel, rend plus pressante la question d'une coordination sécuritaire que la CEDEAO peine encore à formaliser au-delà des déclarations d'intention.
i-sahel




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