Franc guinéen : la souveraineté monétaire réaffirmée par Conakry, à contre-courant des recompositions régionales
- Infos du Sahel

- 31 juil.
- 3 min de lecture

Le Président guinéen Mamadi Doumbouya a réaffirmé jeudi l'attachement de son pays à sa souveraineté monétaire, présentant le franc guinéen comme un pilier de l'indépendance économique de la Guinée, alors que l'Afrique de l'Ouest se réorganise autour de deux projets monétaires concurrents, l'ECO de la CEDEAO et les ambitions naissantes de l'Alliance des Etats du Sahel (AES).
Devant son Conseil des ministres réuni jeudi à Conakry, le chef de l'Etat guinéen a rendu compte de sa participation, le 19 juillet, au 69e sommet ordinaire de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), tenu à Freetown, en Sierra Leone.
Il a rappelé que la Guinée bat sa propre monnaie depuis plus de 65 ans, ce qui lui permet, selon lui, de garder la pleine maîtrise de sa politique monétaire "pour le bien-être du peuple de Guinée", selon le compte rendu de la présidence. Il a réitéré l'attachement de son pays à sa souveraineté économique "pour continuer à décider de son avenir économique" et a décrit le franc guinéen comme "l'élément essentiel d'expression" de cette souveraineté et comme le cœur de sa stratégie de développement, aux côtés du programme Simandou 2040, son grand chantier de transformation économique.
Ce discours intervient quelques jours après ce même sommet de la CEDEAO à Freetown, où les chefs d'Etat et de gouvernement ouest-africains ont réaffirmé leur objectif de lancer la monnaie unique ECO en 2027. Selon le communiqué final du sommet, cette première phase sera réservée aux Etats membres remplissant les critères de convergence macroéconomique, les autres devant bénéficier d'un accompagnement pour rejoindre l'union monétaire plus tard.
Les dirigeants ont également demandé la poursuite des consultations entre banques centrales, l'accélération des travaux techniques et institutionnels, ainsi que l'enregistrement international de la marque "ECO".
Ce chantier concerne au premier chef les pays de la zone franc CFA, gérée par la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), puisque la monnaie unique est appelée à terme à remplacer le franc CFA dans les Etats qui l'adopteront. Trois pays de cette zone, le Burkina Faso, le Mali et le Niger, ont quitté la CEDEAO pour former l'AES, faisant de cette dernière le cadre principal de leur coopération politique, économique et sécuritaire.
Le sommet de Lungi en a pris acte en décidant que les échanges entre la CEDEAO et ces trois pays se poursuivraient désormais avec l'AES en tant que bloc unique. Pour autant, leur sortie de la CEDEAO ne s'est pas traduite par une sortie de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA): les trois pays continuent d'appartenir à l'espace monétaire ouest-africain et d'utiliser le franc CFA.
Les trois pays sahéliens développent en parallèle leurs propres outils financiers communs. Ils ont inauguré le 23 décembre 2025 à Bamako la Banque confédérale pour l'investissement et le développement de l'AES (BCID-AES), dotée d'un capital initial de 500 milliards de francs CFA et destinée à financer les grands projets d'infrastructures, d'énergie, d'agriculture et de développement dans l'espace confédéral. Présentée par ses autorités comme un levier de souveraineté et un instrument de réduction de leur dépendance vis-à-vis des partenaires extérieurs, elle a fait l'objet d'une réunion stratégique le 8 juin 2026 destinée à en accélérer le déploiement.
La réflexion sur une souveraineté monétaire propre à l'AES ne date pas d'aujourd'hui: le 11 février 2024, le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) du Niger, le général Abdourahamane Tiani, avait évoqué publiquement la possibilité pour les trois pays de créer une monnaie commune, la présentant comme une "étape de sortie de la colonisation" en référence au franc CFA, qualifié d'héritage de la période coloniale. Depuis cette déclaration, aucune annonce officielle n'est venue préciser le calendrier, l'architecture institutionnelle ou le mécanisme de transition d'un tel projet.
Deux dynamiques monétaires parallèles coexistent ainsi désormais en Afrique de l'Ouest: d'un côté le projet historique d'intégration de la CEDEAO autour de l'ECO, avec un lancement annoncé pour 2027 ; de l'autre, la construction progressive par l'AES de ses propres instruments économiques, à travers la BCID-AES et les réflexions sur une monnaie commune.
Ces deux trajectoires ne sont pas nécessairement incompatibles sur le plan juridique tant que le Burkina Faso, le Mali et le Niger restent membres de l'UEMOA, mais un remplacement progressif du franc CFA par l'ECO au sein de l'Union placerait les trois pays devant un choix stratégique: rejoindre la nouvelle union monétaire, rester dans l'UEMOA si celle-ci évolue vers l'ECO, ou privilégier une architecture monétaire propre à l'AES. Le communiqué final de la CEDEAO ne tranche pas cette question.
A la différence des pays de l'UEMOA, la Guinée n'appartient ni à la zone franc CFA ni au futur espace ECO: elle dispose depuis les années 1960 de sa propre devise, une singularité que le chef de l'Etat guinéen a choisi de mettre en avant devant son gouvernement, à distance des tractations en cours entre la CEDEAO et l'AES sur l'avenir monétaire de la sous-région.
i-sahel




Commentaires