Kevin Rideout : les dessous d'une libération entre le Mali et la Libye
- Infos du Sahel

- il y a 15 heures
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Enlevé à Niamey le 21 octobre 2025 et détenu pendant plus de neuf mois, l'Américain Kevin Rideout a été libéré le 14 août 2026. Sa libération a été confirmée le même jour par SIM International et par Donald Trump. Son témoignage et les informations recueillies par i-Sahel permettent de retracer une partie de son parcours entre le Niger, le Mali et la Libye. Selon Emadeddin Badi, chercheur principal au GI-TOC, l'opération repose sur une négociation impliquant plusieurs intermédiaires, dont Cherif Ould Taher, surnommé « l'El Chapo du Sahel ».

Kevin Rideout a retrouvé la liberté le 14 août 2026, après plus de neuf mois de captivité. L'information est confirmée le même jour par SIM International, l'organisation missionnaire chrétienne pour laquelle il travaillait au Niger.
Dans un communiqué publié le 14 août, SIM International écrit : « Nous sommes heureux de confirmer que notre ami et frère en Christ, Kevin Rideout, a été libéré après plus de neuf mois de captivité. » L'organisation précise que Rideout a été enlevé devant son domicile à Niamey, au Niger, le 21 octobre 2025. « Kevin est en bonne santé et pris en charge par les autorités américaines », indique SIM International, qui précise qu'il doit retrouver son épouse Krista, ses enfants et sa famille élargie.
Le même jour, Donald Trump confirme à son tour la libération de l'Américain dans un message publié sur Truth Social. « Je suis fier d'annoncer que Kevin Rideout, un merveilleux missionnaire chrétien, est de retour sous la garde des États-Unis », écrit le président américain, qui affirme que Rideout a été « kidnappé par des terroristes djihadistes en Afrique de l'Ouest » et présente la région comme « l'épicentre du terrorisme islamiste ». « Kevin, les États-Unis d'Amérique ont hâte de t'accueillir chez toi. Heureux d'avoir pu t'aider ! », ajoute-t-il.
Deux jours plus tard, le 16 août, Trump revient sur le dossier. Il annonce cette fois que l'ancien otage s'apprête à rentrer aux États-Unis après avoir retrouvé son épouse. « Je suis heureux d'annoncer que l'ancien otage Kevin Rideout s'apprête à rentrer chez lui aux États-Unis après avoir été réuni avec sa magnifique épouse, Krista », écrit-il, présentant ce retour comme le 110e prisonnier américain libéré depuis le début de son second mandat, avant d'ajouter : « J'ai hâte de voir Kevin et Krista bientôt à la Maison-Blanche ! »
De Niamey à Ménaka
Au-delà de ces annonces officielles, le premier élément établi est le transfert de Rideout vers le Mali après son enlèvement au Niger. Dans un message vidéo diffusé après sa libération, l'Américain de 49 ans raconte une partie de son parcours. « J'ai été enlevé devant mon domicile à Niamey, emmené à l'arrière d'une moto pendant la nuit, au nord de Niamey puis vers le Mali, et j'ai été détenu par l'État islamique comme prisonnier au Mali pendant dix mois », raconte-t-il à un média libyen. Installé depuis près de vingt ans au Niger, où il travaillait pour une organisation non gouvernementale, Rideout assure aujourd'hui être « libre et en bonne santé ».
Il remercie notamment le général Saddam Haftar, chef d'état-major des forces terrestres de l'Armée nationale libyenne (LNA), les forces spéciales et toutes les personnes ayant contribué, selon lui, à sa libération et à son transfert vers la Libye.
Pour préciser la suite de ce parcours, i-Sahel a interrogé Emadeddin Badi, chercheur principal au Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC). « Le parcours exact de Kevin Rideout après son enlèvement reste encore partiellement flou, mais les informations disponibles permettent de reconstituer une partie de son itinéraire », explique-t-il.
Selon le chercheur, Rideout est détenu puis transféré vers la région de Ménaka, dans le nord-est du Mali, une zone qui se trouve au cœur d'un vaste espace désertique où les frontières entre le Mali, le Niger et la Libye sont difficiles à contrôler, et qui constitue également un point de passage pour différents réseaux armés et criminels actifs dans le Sahara.
Une traversée de trois jours vers la Libye
La sortie de Rideout du Mali s'effectue par voie terrestre. « Après sa libération, il faut ensuite environ trois jours de trajet par voie terrestre pour rejoindre la Libye », précise Emadeddin Badi. L'itinéraire passe au nord de Ménaka, à travers les zones frontalières entre le Mali, le Niger et la Libye.
« L'itinéraire le plus probable passe de Ménaka vers le nord, à travers les zones frontalières entre le Mali, le Niger et la Libye, notamment par le secteur du Salvador Pass, avant de rejoindre al-Wigh, dans le sud libyen », détaille le chercheur.
La dernière partie du trajet demeure moins claire. « Il existe encore une incertitude sur cette dernière partie du trajet : un passage par Sebha est également possible », ajoute-t-il. Des images diffusées après la libération apportent néanmoins un élément supplémentaire : le 17 août, le compte X Fabian rapporte que Kevin Rideout apparaît à bord d'un hélicoptère Mi-17 de la LNA en direction de Sebha. Un ATR 72-600 de la LNA est ensuite utilisé pour son transfert vers Benghazi.
Une libération négociée
C'est là l'un des éléments centraux du dossier. Kevin Rideout n'a pas été libéré à la suite d'un raid militaire, selon Emadeddin Badi. « Il semble au contraire qu'il s'agisse d'une libération négociée, suivie d'une opération de transfert et de sécurisation de son déplacement jusqu'en Libye », explique le chercheur.
Au centre de cette négociation figure un intermédiaire malien. Badi identifie cet homme comme Cherif Ould Taher, connu dans la région sous le surnom d'« El Chapo ». Dans un article publié en 2019 sous le titre « Sur la route avec l'escouade antidrogue du Niger », Al Jazeera présentait déjà Cherif Ould Taher comme un Malien surnommé « l'El Chapo du Sahel ».
Dans l'article revenait en partie sur une opération menée en 2018 par l'agence antidrogue du Niger, qui avait conduit à l'arrestation de douze personnes, dont certaines étaient liées à Ould Taher. Al Jazeera rapportait également que son argent semblait influencer les décisions politiques au Mali comme au Niger.
C'est donc cette même figure des réseaux de trafic sahélo-sahariens que Badi place au cœur de la négociation autour de Rideout. « Il aurait communiqué avec l'État islamique pour négocier, récupéré Rideout et organisé son déplacement à travers le nord du Mali et les zones frontalières jusqu'à son transfert vers la Libye », précise le chercheur.
L'argent au cœur des négociations
Reste la question du financement de cette opération, elle aussi entourée de zones d'ombre. Des sources libyennes affirment que la famille Haftar a payé la somme nécessaire à la libération de Rideout. « Ce point reste difficile à vérifier de manière indépendante, mais il est cohérent avec le caractère négocié de l'opération », souligne Emadeddin Badi.
Cette information, si elle était confirmée, permettrait de mieux comprendre le rôle joué par les différents acteurs dans la sortie de l'otage du territoire malien. Elle pose également une question centrale, à savoir qui négocie, qui paie et qui garantit ensuite le déplacement de l'otage jusqu'à sa destination finale ?
Saddam Haftar, un rôle préparé plusieurs mois à l'avance
Dans tous les cas, la présence de Kevin Rideout à Benghazi donne à Saddam Haftar une place centrale dans la dernière phase de l'opération. Mais selon Emadeddin Badi, le dossier ne commence pas avec l'arrivée de l'Américain en Libye. « Il semble également que cette opération ait été préparée depuis plusieurs mois », affirme-t-il.
Le chercheur indique notamment que Saddam Haftar a rencontré Ould Taher environ trois mois avant la libération afin de travailler sur les modalités de l'opération, fragilisant la version de l’intervention militaire et renforçant celle limitant le rôle des forces libyennes dans la phase de récupération, de sécurisation et de transfert de Rideout.
Une affaire qui dépasse le seul cas de l'otage américain
Au-delà du seul cas de Rideout, cette affaire met en lumière une réalité plus large : dans le Sahara, les réseaux dépassent les frontières nationales. Un Américain enlevé à Niamey peut ainsi être détenu au Mali, puis transféré vers la Libye en empruntant des routes connues d'intermédiaires qui maîtrisent les territoires et entretiennent des relations avec différents acteurs.
Emadeddin Badi met toutefois en garde contre toute lecture trop rapide de cette affaire. « Cette affaire ne permet pas, à elle seule, d'établir une chaîne opérationnelle directe entre l'État islamique au Niger, ses réseaux au Mali et les forces de Haftar en Libye », estime-t-il.
Le rôle des autorités nigériennes dans les négociations n'apparaît pas non plus clairement. « Il n'est même pas évident que les autorités nigériennes aient joué un rôle important dans les négociations autour de la libération », ajoute le chercheur. L'affaire montre ainsi surtout comment des acteurs très différents peuvent intervenir successivement dans le règlement d'une crise : groupe armé, intermédiaire issu des réseaux criminels, négociateurs et acteur politique.
Un bénéfice politique pour Benghazi
Enfin, au-delà de son dénouement humain, la libération de Rideout constitue également une opération de communication pour les autorités de l'est libyen. Selon Emadeddin Badi, Saddam Haftar cherche à renforcer son image auprès de Washington. « Saddam Haftar cherche manifestement à accumuler du capital politique auprès des États-Unis et à démontrer qu'il peut être un interlocuteur fiable lorsqu'un intérêt américain concret est en jeu », analyse-t-il.
La libération de Rideout semble lui avoir offert précisément cette occasion : « La libération de Rideout constituait, à cet égard, une occasion relativement accessible de démontrer son utilité », poursuit le chercheur.
Pour Badi, la communication de Benghazi autour de l'affaire répond donc à une logique qui dépasse la seule dimension sécuritaire. « La manière dont Benghazi met en avant l'affaire paraît donc au moins autant relever d'une stratégie de positionnement vis-à-vis de Washington que d'une démonstration de capacité antiterroriste », conclut-il.
i-sahel




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