Sud-ouest du Mali : comment le JNIM s'installe près de la frontière guinéenne
Selon une étude de la fondation Konrad-Adenauer (KAS) fondée sur 68 entretiens, le JNIM a bâti depuis 2018 un dispositif durable dans les régions de Sikasso, Bougouni et Koulikoro. La Guinée n'a connu aucune attaque sur son sol, mais les auteurs relèvent des indices d'infiltration et évoquent le risque d'un nouveau front.

Dans une étude de 79 pages intitulée « Aux portes de la Guinée », le programme régional SIPODI de la Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS) analyse la progression du Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) dans le sud-ouest du Mali. Elle examine aussi les risques que cette progression fait peser sur la Guinée voisine. Elle repose sur une enquête qualitative menée en juin et juillet 2026 auprès de 68 personnes, dont 13 femmes, à Bougouni, Kangaba et Siby (Mali) et en Haute-Guinée.
Un plan d'expansion engagé en 2018
Selon l'étude, le JNIM a adopté en 2018 un plan d'expansion vers les pays du golfe de Guinée, sans que la Guinée soit nommée par Amadou Kouffa. À partir de 2019-2020, la katiba Khalid Ibn Alwalid a été restructurée en Mantiqa Sikasso. Les auteurs décrivent ensuite trois phases.
Entre 2018 et 2020, quelques combattants s'installent dans les forêts de Dialakoro et Koloni (Garalo) et attaquent des postes de l'État, dont le poste de douane de Flamana, le 30 mars 2020. Entre 2021 et 2022, le groupe sanctuarise plusieurs forêts, parmi lesquelles Zambougou et Noumoudjila, et recrute parmi des bandits locaux. Depuis 2025, il impose une régulation visible : zakat sur l'or, le bétail et les récoltes, fermeture de bars et de dancings.
Cette stratégie de pénétration discrète s'inscrit, selon l'étude, dans l'encerclement de Bamako. Les auteurs notent que l'expansion dans le sud-ouest a pris du retard sur celle de l'ouest, qui avait bénéficié de la cooptation de Bina Diarra alias Abou Houzaifa al Bambari, porte-voix du groupe en bamanankan.
L'or, la frontière et les axes routiers
Le groupe ne contrôle pas directement les sites d'orpaillage, d'après l'étude. Il exerce un contrôle « à distance » en traitant avec les villages et les associations qui gèrent les sites, appelées « ton boloma ». Il prélèverait 10 % de l'or de chaque orpailleur et, dans certains cas, jusqu'à 50 % des gains de ces associations. L'étude rapporte aussi des enlèvements d'exploitants chinois : au moins 18 ressortissants chinois seraient détenus par le JNIM.
La frontière avec la Guinée, longue d'environ 858 km, est décrite comme poreuse, couverte de forêts denses et traversée par des trafics de carburant, de stupéfiants et de marchandises. Le groupe exploiterait certains acteurs de ces trafics, notamment des bergers transhumants, autour de Kourémalé et Siby. Après les attaques du 25 avril 2026 contre Kati et Bamako, il aurait imposé un blocus mobile sur les axes Bamako–Kourémalé (RN5), Bamako–Kangaba (RN26) et Kolondiéba–Kadiana (RN30). L'axe Bamako–Kourémalé, bloqué entre avril et mai 2026, a depuis été rouvert, selon l'étude.
Les auteurs évoquent aussi les griefs que le groupe exploite, à savoir les conflits fonciers, l'accès aux sites d'or, la justice jugée lointaine et corrompue, les services publics absents, les restrictions de la transhumance. La Guinée a interdit la transhumance transfrontalière le 23 janvier 2025, avant un assouplissement partiel le 13 mars 2026.
La Guinée : pas d'attaque, mais des indices
Les auteurs restent prudents. Aucun incident sécuritaire impliquant le JNIM n'a été signalé en Guinée. Ils font toutefois état d'une présence dans des zones forestières et fluviales à la frontière, et d'activités d'implantation à Niagassola (Siguiri) depuis 2023, selon un entretien avec un membre des forces guinéennes. Ils concluent à des indices d'infiltration, sans contrôle territorial ni front structuré. Les régions guinéennes jugées les plus exposées sont Kankan, Siguiri et Mandiana. À propos de la forêt de Noumoudjila, l'étude relève l'émergence d'une nouvelle zone des trois frontières entre le Mali, la Côte d'Ivoire et la Guinée.
Les réponses des deux États
Côté malien, l'armée est passée de l'opération Maliko à Dougoukoloko (2025-2030). Les autorités ont créé des bataillons d'intervention rapide, interdit les motos de plus de 125 cm³ et classé 39 forêts et aires protégées en zones d'intérêt militaire, par un arrêté du 3 juin 2026. Le 4 juin, elles ont mis à prix plusieurs chefs jihadistes, Iyad Ag Ghaly en tête (2 milliards de FCFA). Dans des localités comme Kodièran, Badogo ou Diafèréla, des habitants déplorent toutefois l'absence de l'administration et des forces de défense.
Du point de vue guinéen, les autorités ont créé en juillet 2024 un bataillon opérationnel de défense et de sécurisation du territoire, activé en Haute-Guinée en septembre 2024. Elles ont installé des camps à Bougoula, Niantamina et Sidikila, renforcé la sécurité des sites d'or, mis en place des comités de veille villageois et instauré un contrôle des prêches avec le Haut Conseil islamique. Une commission mixte Mali–Guinée existe depuis avril 2025 ; sa deuxième réunion s'est tenue à Conakry les 23 et 24 juin 2026. Les patrouilles conjointes restent à l'état de discussions.
Trois scénarios, six recommandations
Les auteurs présentent trois hypothèses qu'ils distinguent de prévisions, notamment une stabilisation progressive de la menace, une implantation durable avec contrôle partiel des espaces ruraux, ou un enracinement et une régionalisation de la menace.
Ils recommandent d'instituer une cellule bilatérale permanente de renseignement et d'alerte, de sécuriser de façon ciblée axes, forêts et sites d'or en protégeant les civils, et de mettre en place une médiation foncière et pastorale conjointe. Ils préconisent aussi de renforcer la présence civile de l'État (justice de proximité, services sociaux, régulation de l'orpaillage), de soutenir des dispositifs communautaires d'alerte respectueux des droits pour éviter amalgames et stigmatisation, et de suivre des indicateurs de bascule comme les prêches coercitifs, la taxation systématique, les enlèvements ou l'apparition de cellules locales en Guinée.
En conclusion, l'étude se demande si la Guinée, qui a pris des mesures contre la transhumance, pourrait être le premier pays de ce versant à subir une attaque du JNIM sur son sol.
i-Sahel






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