Sénégal-Côte d'Ivoire : comment une fausse citation attribuée à RFI a été fabriquée
Une citation présentée comme extraite d'un entretien du président sénégalais à RFI circule depuis plusieurs heures sur Facebook et sur des sites d'information ouest-africains. Le chef de l'État sénégalais y raconterait avoir bravé des réticences internes pour se rendre à Abidjan solliciter l'aide d'Alassane Ouattara, un simple « coup de fil » ayant ensuite suffi à débloquer une situation avec le Fonds monétaire international. Notre enquête établit que cette déclaration n'a jamais été prononcée.

Depuis le 16 août 2026, une citation attribuée à Bassirou Diomaye Faye envahit les réseaux sociaux et plusieurs sites d'actualité. Le texte, présenté comme les propos tenus par le président sénégalais sur RFI, se lit ainsi : « Certains ne voulaient pas que j'appelle le président Ouattara, alors que le pays était étouffé et nous-mêmes n'avions aucune solution et aucune relation fiable (...) J'ai donc pris sur moi de me rendre à Abidjan pour expliquer le problème à notre aîné, notre père (...) Il a suffi d'un coup de fil pour que le FMI règle le problème. »
Le site ivoirien Tribune Ivoire a publié cette citation dès le 16 août sous le titre « Bassirou Diomaye Faye sur RFI : "Certains ne voulaient pas que j'appelle le président Ouattara..." ». Le texte a ensuite été massivement relayé sur Facebook, notamment par la page « Roi Du Printemps Univers... », toujours avec la mention « à RFI » accolée au nom du président.
Première démarche de vérification : interroger directement le média cité. Contactée par i-sahel, un journaliste de RFI a indiqué n'avoir aucune connaissance de cet entretien, invitant notre rédaction à vérifier par elle-même sur le site rfi.fr. Aucune trace de cette déclaration n'y a été retrouvée, ni dans les archives de l'antenne, ni dans les articles publiés en ligne. i-sahel a également sollicité les services de communication de la présidence sénégalaise pour obtenir une confirmation ou un démenti officiel. Aucune réponse n'a été apportée à ce jour.
Selon le site officiel de la présidence de la République du Sénégal, le seul entretien accordé par Bassirou Diomaye Faye à un média du groupe France Médias Monde, qui réunit RFI, France 24 et Monte Carlo Doualiya, remonte au 26 septembre 2025, en marge de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations Unies à New York. Il s'agissait d'un entretien exclusif accordé à France 24, et non à RFI.
Le contenu de cet échange, largement repris par la presse africaine à l'époque, portait sur un tout autre sujet : le président y demandait au FMI de « presser le pas » dans l'élaboration d'un nouveau programme de coopération avec le Sénégal, dans un contexte d'audit des finances publiques héritées de l'ancienne administration. Aucune mention n'y est faite d'Alassane Ouattara ni d'un quelconque déplacement à Abidjan lié au FMI (source : fr.allafrica.com/stories/202509260712.html).
i-sahel a par ailleurs passé en revue l'ensemble des déplacements officiels de Bassirou Diomaye Faye en Côte d'Ivoire depuis son investiture en avril 2024. Trois visites sont recensées : une visite de courtoisie le 7 mai 2024, quatrième étape de sa tournée diplomatique post-élection après la Mauritanie, la Gambie et la Guinée-Bissau ; une participation à l'Africa CEO Forum les 11 et 12 mai 2025, à l'invitation d'Alassane Ouattara ; et sa présence à l'investiture d'Alassane Ouattara pour son quatrième mandat, les 7 et 8 décembre 2025, aux côtés de plusieurs autres chefs d'État africains. Aucune de ces trois visites ne correspond, ni dans son objet ni dans son calendrier, au scénario d'urgence financière décrit dans la citation virale. i-sahel note également qu'un « séjour privé à l'étranger » du président, sans destination précisée, a été annoncé par la présidence le 15 août 2026, soit la veille de la diffusion de la citation virale.
Cette zone d'ombre officielle a nourri des spéculations non vérifiées sur les réseaux sociaux, sans qu'aucune preuve ne vienne les étayer, et ce flou dans la communication présidentielle pourrait expliquer pourquoi la fausse citation a trouvé un terrain propice à cette période précise (sources : fr.allafrica.com/stories/202405070438.html, fr.allafrica.com/stories/202505120438.html, news.abidjan.net du 7 décembre 2025, aps.sn communiqué du 15 août 2026).
En remontant la chaîne de diffusion, i-sahel a identifié une autre publication reprenant mot pour mot la même citation, mais avec une différence de taille : le site senegal.news-pravda.com, qui l'a également publiée, indique explicitement sa source d'origine — des comptes Telegram, identifiés comme « Chris_Yapi_TV » et « legeographe221 ».
Aucune mention de RFI n'apparaît dans cette version (source : senegal.news-pravda.com/senegal/2026/08/16/21451.html).
Le nom « Pravda », associé à ce site, n'est pas anodin : il renvoie à un réseau de diffusion de désinformation déjà documenté par plusieurs organismes de vérification, connu pour propager de fausses citations attribuées à des dirigeants politiques africains et internationaux, souvent via des sites imitant l'apparence de médias locaux.
Contrairement au récit d'un règlement providentiel obtenu par un simple appel téléphonique à Alassane Ouattara, le dossier des négociations entre Dakar et le FMI est documenté publiquement depuis plusieurs mois, dans un cadre strictement institutionnel. Le 3 juillet 2026, la page officielle de la présidence de la République annonçait que Bassirou Diomaye Faye avait reçu en audience Zeine Zeidane, directeur du département Afrique du FMI, avec qui il a constaté une pleine convergence de vues sur la nécessité et l'urgence de conclure un programme avec l'institution.
Quelques jours plus tôt, le 30 juin 2026, le ministre de l'Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, dressait un état des lieux détaillé des négociations en clôture du Débat d'orientation budgétaire à l'Assemblée nationale. Il y expliquait la durée des discussions par les données erronées transmises pendant des années par les précédentes autorités au FMI, un écart de reporting qualifié d'inédit depuis la création des institutions de Bretton Woods, tout en annonçant une échéance décisive fixée au 15 juillet : « Nous ne sommes plus très loin du but », avait-il assuré (source : dakaractu.com/Cheikh-Diba-annonce-un-accord-imminent-avec-le-FMI-Nous-ne-sommes-plus-loin-du-but_a273302.html).
Dans aucun de ces échanges officiels, largement couverts par la presse sénégalaise, il n'est fait mention d'un rôle joué par le président ivoirien ni d'un « coup de fil » ayant réglé la situation.
Cette déclaration est fausse. Elle n'a jamais été prononcée par Bassirou Diomaye Faye sur RFI. Son origine se trouve dans des comptes Telegram non identifiés, avant d'être reprise et « blanchie » par des sites relais qui lui ont artificiellement attribué la caution d'un média reconnu, un procédé classique de désinformation. Le véritable dossier des relations entre le Sénégal et le FMI, lui, se déroule dans un cadre institutionnel transparent et public, documenté par des communiqués officiels et des interventions ministérielles, sans rapport avec le récit qui circule en ligne.
i-sahel





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