Nouakchott dans le noir : ce que révèle le rapport sur les incendies des postes Est et Nord
Le rapport d'enquête sur les incendies des postes Est et Nord de Nouakchott relève des insuffisances à plusieurs niveaux dans la préparation, le contrôle et l'exécution du projet de nouvelles liaisons 33 kV. Il recommande la suspension des paiements à l'entreprise titulaire du marché et la transmission d'un document contesté à la justice.

Aucun élément ne permet d'établir une action volontaire ou une mauvaise manœuvre dans les incendies qui ont frappé Nouakchott fin août. C'est ce que conclut le résumé exécutif approuvé le 6 octobre par la Commission indépendante d'enquête sur les incendies des postes de transformation de la SOMELEC (CIEIS). Les enquêteurs n'ont cependant pas pu établir avec certitude le mécanisme technique à l'origine du départ de feu. Ils relèvent en revanche une série d'insuffisances dans la préparation et l'exécution du projet.
De trois à cinq jours de perturbations
Les 21 et 22 août 2026, le Poste Est, à Toujounine, et le Poste Nord, à Tevragh-Zeina, ont été touchés par des incendies, qui ont provoqué d'importantes interruptions de l'alimentation électrique à Nouakchott. Selon les quartiers, les perturbations ont duré de trois à cinq jours, pour les ménages comme pour les activités économiques.
Le rapport chiffre les pertes à environ 0,07 % du PIB du troisième trimestre 2026, d'après une enquête de l'ANSADE de septembre. À cela s'ajoutent plus de 220 millions d'ouguiyas (MRU) de coûts directs, et 143,9 millions de MRU pour remettre en état les deux postes, selon la SOMELEC.
Le président mauritanien, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani s'est rendu sur les deux sites le 24 août. Le lendemain, un arrêté du Premier ministre créait la commission, avec trente jours pour travailler, prorogeables de quinze. À sa tête, l'ancien ministre Ousmane Mamoudou Kane. Elle réunit aussi l'Inspecteur général d'État Sidi Mohamed Boide, le conseiller à la Présidence Ousmane Tall, le président de la Commission nationale de contrôle des marchés publics Mohamed Elkory Cheine et le directeur de l'Énergie de la SNIM, Mohamedou Yahya Baba. Les bureaux d'études ECG (Suisse) et Gopa Intec (Allemagne), ainsi que Tasiast Mauritanie Limited, ont prêté leur expertise.
Les nouvelles liaisons au cœur de l'enquête
Ces incendies surviennent dans le cadre du Programme d'urgence de la SOMELEC, doté en novembre 2024 de 1,77 milliard de MRU pour remettre à niveau le réseau de Nouakchott. Les enquêteurs ont concentré prioritairement leurs investigations sur trois nouvelles liaisons 33 kV entre les postes sources, sans exclure les installations existantes. Ces liaisons relèvent de deux marchés : 124 millions de MRU pour CTM Bâtiments (fourniture et mise en service), et 45 millions pour l'ingénieur-conseil IRAF, chargé du suivi de l'exécution de quatre marchés, dont celui des trois liaisons.
La commission retient un lien direct entre les incendies et ces liaisons, mises en service le 15 août au Poste Est et le 20 août au Poste Nord. Dans les deux cas, le feu a pris dans les cellules 33 kV auxquelles elles étaient raccordées.
Le mécanisme exact reste inconnu. L'ampleur des dommages a limité la reconstitution précise de la chronologie. Le défaut a pu se situer sur le câble, à ses extrémités ou dans les boîtes de jonction, chacun présentant des anomalies susceptibles d'avoir contribué à l'incendie.
Le scénario jugé le plus probable est un échauffement au contact entre l'écran métallique du câble et la tresse de mise à la terre, sans exclure un défaut à la terre insuffisamment éliminé par les protections.
Des incendies qui ont pu prendre de l'ampleur
Le rapport décrit des dispositifs de prévention et de lutte contre l'incendie insuffisamment adaptés au caractère stratégique des installations. Il cite l'absence de validation formelle de la chaîne de protection électrique, l'absence d'agents de la SOMELEC sur place pour utiliser les extincteurs, le manque de cloisons pare-feu entre les blocs de cellules et la présence de matériaux inflammables dans les cellules et les câbles. Il relève aussi des moyens de détection et d'extinction insuffisants, ainsi que des délais assez longs entre la détection du feu, l'alerte et l'intervention de la protection civile.
Des insuffisances à plusieurs niveaux
C'est le volet le plus sensible du rapport. La commission précise que les insuffisances relevées sont susceptibles d'engager des responsabilités institutionnelles, fonctionnelles ou contractuelles, sous réserve du contradictoire et sans préjuger de la qualification judiciaire. Elle distingue aussi les manquements établis de leur éventuelle contribution aux incendies, qui reste à démontrer séparément.
Au ministère de l'Énergie et du Pétrole, maître d'ouvrage, elle relève un suivi non formalisé de la convention et une supervision insuffisante. À la SOMELEC, maître d'ouvrage délégué, elle pointe le lancement du projet sans études techniques préalables, l'attribution du marché à un soumissionnaire jugé non qualifié, un changement de fabricant et de spécifications du câble sans preuve préalable d'équivalence, et une mise en charge sans mode opératoire, avec des réserves non levées.
Pour CTM Bâtiments, le rapport évoque l'utilisation, dans son offre, d'un document non authentifié par la SNIM, la livraison d'un câble non conforme au contrat, un dépassement du délai et des assurances de chantier non renouvelées. L'ingénieur-conseil IRAF se voit reprocher un état des lieux insuffisamment documenté, une présence limitée de son chef de mission et un accord de mise sous tension malgré les réserves qu'il avait lui-même notifiées.
Le document relève aussi des manquements, sans nommer les personnes, concernant plusieurs fonctions : le ministre de l'Énergie et du Pétrole, le secrétaire général du ministère, le directeur général de l'Électricité et des Énergies renouvelables, le directeur central de la distribution de la SOMELEC, les membres de la sous-commission d'analyse, le président et les membres de la CMI de la SOMELEC, ainsi que les deux directeurs généraux successifs de la société (août 2024-juin 2025, puis juillet 2025 à ce jour).
Suspension des paiements et possible saisine de la justice
Parmi ses quatorze mesures, la commission demande de surseoir à tout paiement et à toute réception au profit de CTM Bâtiments, et d'engager une procédure de résiliation après mise en demeure. Elle recommande de transmettre le dossier d'attribution à l'ARMP. Elle recommande aussi de communiquer l'attestation contestée par la SNIM à la SOMELEC, et de l'inviter à la transmettre sans délai aux autorités judiciaires, afin qu'elles apprécient d'éventuelles suites pénales.
Sur le plan opérationnel, elle préconise une présence humaine permanente dans les postes sources, la centralisation de la vidéosurveillance, un protocole d'intervention avec la protection civile et un diagnostic indépendant de la sécurité incendie. Les installations sinistrées devront être remises en état sous la supervision d'un ingénieur-conseil indépendant, avec une validation documentée avant toute remise en service.
Des fragilités qui dépassent les deux incendies
Au-delà des deux incendies, la commission estime que les investissements engagés, qui ont accru les capacités de production et de transport, ne semblent pas avoir été accompagnés d'un renforcement équivalent de l'organisation, des compétences et des procédures de la SOMELEC. Elle présente ses autres recommandations comme des orientations soumises au gouvernement, sans lien direct avec les incendies : une assistance technique auprès d'un opérateur public de référence, un recrutement des cadres par procédures ouvertes et compétitives, et un assainissement des relations financières entre l'État et la société. Elle suggère aussi de confier les grands projets d'investissement à une structure distincte de l'exploitation courante, avec un comité de haut niveau chargé de suivre l'application des recommandations.
Dans l'immédiat, des solutions provisoires mises en place par la SOMELEC ont permis la remise en service des postes concernés.
i-Sahel






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